Lapeine de mort est le signe spĂ©cial et Ă©ternel de la barbarie. Le premier de tous les combats de Victor Hugo – le plus long, le plus constant, le plus fervent - est sans doute celui qu’il mĂšne contre la peine de mort. DĂšs l’enfance, il est fortement impressionnĂ© par la vision d’un condamnĂ© conduit Ă  l’échafaud, sur une place VictorHugo: Ce que c’est que la mort (PoĂšme) Ce que c’est que la mort. Ne dites pas: mourir; dites: naĂźtre. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez; On est l’homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes; On tĂąche d’oublier le bas, la fin, l’écueil, La sombre Ă©galitĂ© CitationsLa mort. “Mourir en combattant, c'est la mort dĂ©truisant la mort. Mourir en tremblant, c'est payer servilement Ă  la mort le tribut de sa vie.”. “La mort. L'horreur absolue de la non-existence. La mort ne rentre dans aucun schĂ©ma. Il n'y a pas d'explication Ă  la mort. Elle entre, elle vous arrĂȘte au milieu d'une phrase Introduction Le poĂšme Mors de Victor Hugo que nous allons Ă©tudier est un poĂšme de 20 vers qui nous prĂ©sente le triomphe absolu de la mort, par la description d'une atmosphĂšre d'apocalypse que les deux derniers vers ne parviennent peut-ĂȘtre pas Ă  dissiper. Le poĂšme s'organise autour d'un double jeu de sensations. VictorHugo contre la peine de mort. Le dernier jour d’un condamnĂ©, prĂ©face de 1832, extrait « Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines exĂ©cutions ont eu d’épouvantable et d’impie. Il faut donner mal Ceque c'est que la mort Ne dites pas : mourir ; dites : naĂźtre. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes ; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes ; On tĂąche d'oublier le bas, la tvI1oA. Temps de lecture 24 minutes > Il est rare que l’Ɠuvre comme les engagements d’un auteur suscitent l’admiration c’est le cas de Victor HUGO 1806-1885. À la fois poĂšte, Ă©crivain, dramaturge, dessinateur et homme politique, il a fait rimer idĂ©aux esthĂ©tiques et sociaux. Ouvrir Les MisĂ©rables ou Les Contemplations, c’est comprendre le sens du mot gĂ©nie ». Savoir admirer est une haute puissance. Victor Hugo [ 31 juillet 2021] Si je vous dis Notre Dame de Paris, Les MisĂ©rables ou encore L’Homme qui rit, vous me rĂ©pondez sans aucune hĂ©sitation Victor Hugo ! Parmi les nombreuses histoires qui accompagnent l’un des Ă©crivains les plus cĂ©lĂšbres de la littĂ©rature française, saviez-vous seulement que la Belgique Ă©tait devenue sa terre d’asile pendant plus de 500 jours ? Pour vous y retrouver, cliquez ici... DerriĂšre l’auteur, le politique engagĂ©Belgique, terre d’accueilIntroductionL’auteurLe texteDu gĂ©nieLe goĂ»tUtilitĂ© du Beau DerriĂšre l’auteur, le politique engagĂ© Celui qui est considĂ©rĂ© comme le pĂšre du romantisme français met sa plume au service de son engagement politique. Plusieurs sources situent ses dĂ©buts en politique aprĂšs le dĂ©cĂšs tragique de sa fille, LĂ©opoldine, en 1843. Quel qu’en ait Ă©tĂ© l’élĂ©ment dĂ©clencheur, Victor Hugo est nommĂ© “Pair de France” par le roi Louis-Philippe en 1845 et rejoint le camp des RĂ©publicains. Membre de l’AcadĂ©mie française depuis 1841, le poĂšte se dresse contre la peine de mort et l’injustice sociale, Ă  la Chambre, et est Ă©lu maire du 8e arrondissement de Paris et dĂ©putĂ© en 1848. Sous la IIe RĂ©publique, Hugo juge les lois trop rĂ©actionnaires, et dĂ©nonce la rĂ©duction du droit de vote et de la libertĂ© de la presse. Il s’insurge Ă©galement face Ă  la terrible rĂ©pression menĂ©e par l’armĂ©e suite aux 4 journĂ©es d’insurrection ouvriĂšre Ă  Paris, en juin 1848. Initialement alliĂ© au rĂ©gime du roi, le romantique se dĂ©tache finalement de la droite, pour soutenir la candidature de Louis NapolĂ©on Bonaparte. Élu PrĂ©sident de la RĂ©publique le 10 dĂ©cembre 1848, mais politiquement isolĂ©, ce dernier Ă©choue Ă  s’attirer les bonnes grĂąces de l’AssemblĂ©e, majoritairement conservatrice. A ses yeux, le futur NapolĂ©on III reprĂ©sente le chef de la famille Bonaparte, l’hĂ©ritier de l’Empereur, son oncle, et son continuateur prĂ©somptif. Il y a lĂ  un problĂšme sa fonction prĂ©sidentielle est limitĂ©e Ă  un seul mandat de 4 ans. Impossible, donc, pour Louis-NapolĂ©on de rallonger sa prĂ©sidence pour la transformer en monarchie, Ă  moins d’imposer la rĂ©vision par la force. Belgique, terre d’accueil “Moi, je les aime fort ces bons Belges” © Pour contrer le coup d’Etat du 2 dĂ©cembre 1851, visant Ă  rĂ©tablir l’Empire, Victor Hugo signe un appel Ă  la rĂ©sistance armĂ©e – “charger son fusil et se tenir prĂȘt” peut-on lire dans le magazine Geo –, sans succĂšs. Pour Ă©viter le bannissement, le poĂšte dĂ©cide alors de fuir la France qu’il dit tyrannisĂ©e par “le petit“. Le 11 dĂ©cembre 1851 au soir, il monte Ă  bord d’un train en direction de Bruxelles depuis la gare du Nord. DissimulĂ© sous une fausse identitĂ©, Jacques-Firmin Lanvin, ouvrier imprimeur, Hugo arrive en Belgique par QuiĂ©vrain. Le plat pays ne lui est pas Ă©tranger, puisqu’il s’y Ă©tait rendu pour la premiĂšre fois en vacances aux cĂŽtĂ©s de Juliette Drouet, en 1837. Victor Hugo s’installe pour 7 mois sur la Grand-Place de Bruxelles, dans la Maison du Moulin Ă  vent puis la Maison du pigeon. Il gagne ensuite l’üle anglo-normande de Jersey pour les 10 prochaines annĂ©es. La cĂ©lĂ©britĂ© littĂ©raire française, dont la vĂ©ritable identitĂ© ne resta pas longtemps secrĂšte Ă  Bruxelles, ne semble pas pouvoir se sĂ©parer de notre pays si facilement. “En 1861, il est venu faire un voyage en Belgique. Il a rĂ©sidĂ© Ă  Bruxelles et Ă  Spa pendant quelques mois ; depuis lors il est venu passer chaque annĂ©e une partie de la belle saison dans le royaume, parcourant les champs de bataille ou les parties curieuses du pays. Il n’a jamais Ă©tĂ© mis obstacle Ă  son sĂ©jour.” [Source document du 30 mai 1871, extrait du dossier conservĂ© aux Archives gĂ©nĂ©rales du Royaume] C’est lors de son retour en 1862 qu’il peaufine Les MisĂ©rables. VĂ©ritable manifeste contre la pauvretĂ©, trop dĂ©licat pour lui de le publier en France. C’est ainsi qu’il se tourne vers Lacroix & Verboeckhoven, une maison d’édition bruxelloise situĂ©e rue des Colonies. En mars 1871, le romancier français regagne une nouvelle fois le sol belge et s’installe place des Barricades n°4 Ă  Bruxelles au moment de l’éclatement de la guerre civile en France. Chez nous, ses prises de position provoquent le dĂ©sarroi de quelques citoyens qui rĂ©clament alors son expulsion. Hugo quitte la Belgique et dĂ©barque au Grand-DuchĂ© du Luxembourg le 1er juin 1871. Il dĂ©cĂ©dera Ă  Paris le 22 mai 1885, ĂągĂ© de 83 ans. Romane Carmon, Le texte suivant est extrait d’un cahier central de prĂ©parĂ© par Victorine de Oliveira. Le numĂ©ro 137 de mars 2020 Ă©tait consacrĂ© Ă  notre besoin d’admirer “L’admiration, c’est ce qui vient briser notre rapport instrumental au monde. Quand nous la ressentons, nous oscillons entre Ă©mancipation et aliĂ©nation. Comment ne pas nous perdre en elle ?” En savoir plus sur Introduction Quand on s’appelle Victor Hugo et qu’on a dĂ©jĂ  une bonne partie de son Ɠuvre et de sa carriĂšre politique derriĂšre soi, admirer n’a pas exactement la mĂȘme signification que pour le commun des mortels. Face Ă  une Ɠuvre d’art, une symphonie de Beethoven ou À la recherche du temps perdu de Proust, il y a fort Ă  parier que nous nous sentions tous petits. DĂ©jĂ  que le moindre rhume suffit Ă  nous faire manquer l’heure du rĂ©veil, pas sĂ»r que nous survivions Ă  une surditĂ© incurable ou Ă  de sĂ©vĂšres difficultĂ©s respiratoires chroniques. Alors pour ce qui est de composer ou d’écrire
 L’admiration suppose a priori une hiĂ©rarchie, un piĂ©destal sur lequel repose l’objet que l’on ne peut que regarder d’en bas. Hugo perçoit une autre dynamique loin de marquer la distance, l’objet d’admiration laisse entre- voir la possibilitĂ© d’un monde – “Vous avez vu les Ă©toiles.” Une vision qui ne laisse pas indemne, avec un avant et un aprĂšs. La faute Ă  ce pouvoir Ă©trange qu’ont les Ɠuvres de nous transformer “Toute Ɠuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ; l’homme se sent dilatĂ©. La lueur de l’absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne Ă  travers cette chose, lueur sacrĂ©e et presque formidable Ă  force d’ĂȘtre pure. L’homme s’absorbe de plus en plus dans cette Ɠuvre ; il la trouve belle ; il la sent s’introduire en lui.” D’autres parleront d’ouvrir les portes de la perception, mais c’est une autre histoire. Qu’est-ce qui attire dans telle ou telle Ɠuvre, chez tel ou tel auteur? “Ils ont sur la face une pĂąle sueur de lumiĂšre. L’ñme leur sort par les pores. Quelle Ăąme ? Dieu“, rĂ©pond Hugo. L’objet d’admiration est touchĂ© par la grĂące, dispose d’un accĂšs direct au divin. Mais loin de concevoir le gĂ©nie de façon aristocratique, comme quelque chose qui distingue diffĂ©rentes espĂšce d’ĂȘtres humains mais aussi les Ă©poques, Hugo veut croire qu’il montre la voie, tend la main, bĂątit un pont – façon d’accorder opinions politiques, son rĂ©publicanisme, et pensĂ©e esthĂ©tique. Certes, dans un premier temps, ceux qui portent la marque du gĂ©nie “laissent l’humanitĂ© derriĂšre eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu’on appelle l’espace, faire une excursion dans l’inconnu, aller Ă  la dĂ©couverte du cĂŽtĂ© de l’idĂ©al, il leur faut cela.” Mais, en dĂ©finitive, “ils consolent et sourient. Ce sont des hommes.” C’est pourquoi l’échange, la circulation sont possibles. “Il est impossible d’admirer un chef-d’Ɠuvre sans Ă©prouver en mĂȘme temps une certaine estime de soi“, s’enthousiasme Hugo. VoilĂ  de quoi crĂ©er une vĂ©ritable “RĂ©publique des lettres”. L’ennui, c’est que “malgrĂ© 89, malgrĂ© 1830, le peuple n’existe pas encore en rhĂ©torique“. Pourquoi ? La faute Ă  une certaine critique, plus occupĂ©e Ă  opĂ©rer des distinctions, Ă  Ă©taler sa propre Ă©rudition, qu’à transmettre un souffle, un Ă©lan. Hugo, modeste, se place plutĂŽt du cĂŽtĂ© du critique grand philosophe’ que du gĂ©nie – encore qu’on ne peut s’empĂȘcher de noter que la liste des auteurs citĂ©s forme une lignĂ©e unie sous la plume de celui qui les loue. “Les enthousiasmes de l’art Ă©tudiĂ© ne sont donnĂ©s qu’aux intelligences supĂ©rieures ; savoir admirer est une haute puissance” ; admiration rime donc potentiellement avec crĂ©ation. Il n’y a plus qu’à
 L’auteur “Je veux ĂȘtre Chateaubriand ou rien” c’est en admirant que Victor Hugo est devenu le monument que l’on sait. NĂ© le 26 fĂ©vrier 1806 Ă  Besançon d’un pĂšre gĂ©nĂ©ral d’Empire et d’une mĂšre issue de la bourgeoisie, il n’a pas 10 ans quand il commence Ă  Ă©crire des vers. En crĂ©ant avec ses frĂšres la revue Le Conservateur littĂ©raire, il affiche une premiĂšre prĂ©fĂ©rence royaliste. StratĂ©gie judicieuse la pension que lui verse le roi Louis XVIII aprĂšs la parution de son premier recueil de poĂšmes Odes, en 1821, lui permet de vivre de sa plume, de devenir Victor Hugo. Il brise les codes du théùtre classique en 1827 avec sa piĂšce Cromwell – finies les unitĂ©s de temps et de lieu -, puis dĂ©clenche une bataille aussi physique que littĂ©raire lors de la premiĂšre reprĂ©sentation d’Hernani en 1830. Hauteville House Ă  Guernesey le cabinet de travail de Hugo © DP Dans le mĂȘme temps, ses idĂ©es politiques Ă©voluent s’il soutient dans un premier temps la rĂ©pression des rĂ©voltes de 1848, il dĂ©sapprouve les lois anti-libertĂ© de la presse. Son Discours sur la misĂšre de 1849, alors qu’il est dĂ©putĂ©, marque un tournant. De plus en plus ouvertement opposĂ© au pouvoir, il est finalement contraint Ă  l’exil Ă  partir de 1851, d’abord Ă  Bruxelles, puis Ă  Jersey et Ă  Guernesey. LĂ -bas naissent Les ChĂątiments 1853, Les Contemplations 1856, La LĂ©gende des siĂšcles 1859, Les MisĂ©rables 1862, Les Travailleurs de la mer 1866. Le poĂšte y dĂ©ploie son gĂ©nie en mĂȘme temps que ses inquiĂ©tudes sociales et sa sympathie pour tous les Gavroche. Ce n’est qu’à la chute du Second Empire, en 1870, qu’il peut enfin rentrer en France. Devenu une figure populaire, il est accueilli triomphalement. Plusieurs centaines de milliers de personnes assistent Ă  ses funĂ©railles en 1885, couronnant son statut d’écrivain le plus admirĂ© de son vivant. Le texte Écrites lors de sa pĂ©riode d’exil Ă  Guernesey mais parues aprĂšs sa mort, les Proses philosophiques sont des rĂ©flexions trĂšs libres, lyriques et poĂ©tiques sur les thĂšmes du goĂ»t, du beau et de l’art. Elles commencent par une cĂ©lĂ©bration de l’incommensurable beautĂ© du cosmos et se poursuivent par la description de l’élan crĂ©ateur humain. Hugo s’y place en modeste spectateur et admirateur de merveilles qui le subjuguent et le dĂ©passent. Du gĂ©nie BOCH Anna, Femme lisant dans un massif de rhododendrons © WikimĂ©dia Commons Vous ĂȘtes Ă  la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez Ă  lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la prĂ©fecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant Ă  autre chose, distrait, un peu bĂąillant. Tout Ă  coup vous vous sentez saisi, votre pensĂ©e semble ne plus ĂȘtre Ă  vous, votre distraction s’est dissipĂ©e, une sorte d’absorption, presque une sujĂ©tion, lui succĂšde, -vous n’ĂȘtes plus maĂźtre de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? ce livre. Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas. Un livre est un engrenage. Prenez garde Ă  ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se dĂ©composent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dĂ©vident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraĂźne, telle ligne subjugue. Les idĂ©es sont un rouage. Vous vous sentez tirĂ© par le livre. Il ne vous lĂąchera qu’aprĂšs avoir donnĂ© une façon Ă  votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout Ă  fait transformĂ©s. HomĂšre et la Bible font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins et les plus dĂ©licats, et les plus simples, et les plus grands, subissent ce charme. Shakespeare Ă©tait grisĂ© par Belleforest. La Fontaine allait partout criant Avez-vous lu Baruch ? Corneille, plus grand que Lucain, est fascinĂ© par Lucain. Dante est Ă©bloui de Virgile, moindre que lui. Entre tous, les grands livres sont irrĂ©sistibles. On peut ne pas se laisser faire par eux, on peut lire le Coran sans devenir musulman, on peut lire les VĂ©das sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. LĂ  est leur force. Je te salue et je te combats, parce que tu es roi, disait un Grec Ă  XerxĂšs. On admire prĂšs de soi. L’admiration des mĂ©diocres caractĂ©rise les envieux. L’admiration des grands poĂštes est le signe des grands critiques. Pour dĂ©couvrir au-delĂ  de tous les horizons les hauteurs absolues, il faut ĂȘtre soi-mĂȘme sur une hauteur. Ce que nous disons lĂ  est tellement vrai qu’il est impossible d’admirer un chef-d’Ɠuvre sans Ă©prouver en mĂȘme temps une certaine estime de soi. On se sait grĂ© de comprendre cela. Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l’intelligence. L’enthousiasme est un cordial. Comprendre c’est approcher. Ouvrir un beau livre, s’y plaire, s’y plonger, s’y perdre, y croire, quelle fĂȘte ! On a toutes les surprises de l’inattendu dans le vrai. Des rĂ©vĂ©lations d’idĂ©al se succĂšdent coup sur coup. Mais qu’est-ce donc que le beau ? Ne dĂ©finissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un fil en quatre, ne cherchez pas midi Ă  quatorze heures, ne soyez pas votre propre ennemi Ă  force d’hĂ©sitation, de raideur et de scrupule. Quoi de plus bĂȘte qu’un pĂ©dant ? Allez devant vous, oubliez votre professeur de rhĂ©torique, dites-vous que Dieu est inĂ©puisable, dites-vous que l’art est illimitĂ©, dites-vous que la poĂ©sie ne tient dans aucun art poĂ©tique, pas plus que la mer dans aucun vase, cruche ou amphore ; soyez tout bonnement un honnĂȘte homme ayant la grandeur d’admirer, laissez-vous prendre par le poĂšte, ne chicanez pas la coupe sur l’ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez, vivez, croissez ! L’éclair de l’immense, quelque chose qui resplendit, et qui est brusquement surhumain, voilĂ  le gĂ©nie. De certains coups d’aile suprĂȘmes. Vous tenez le livre, vous l’avez sous les yeux, tout Ă  coup il semble que la page se dĂ©chire du haut en bas comme le voile du temple. Par ce trou, l’infini apparaĂźt. Une strophe suffit, un vers suffit, un mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, les Sept chefs devant ThĂšbes, Hamlet dans le cimetiĂšre, Job sur son fumier. Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les Ă©toiles. Il y a de certains hommes mystĂ©rieux qui ne peuvent faire autrement que d’ĂȘtre grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le petit public et qu’il faut se garder de confondre avec le peuple, leur en veulent presque Ă  cause de cela. Les nains blĂąment le colosse. Sa grandeur, c’est sa faute. Qu’est-ce qu’il a donc, celui-lĂ , Ă  ĂȘtre grand ? S’appeler Miguel de CervantĂšs, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne pas ĂȘtre le premier grimaud venu, exister Ă  part, jeter toute cette ombre et tenir toute cette place ; que tel mandarin, que tel sorbonniste, que tel doctrinaire fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas Ă  la hanche, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela ne se fait pas. C’est insupportable. COURBET Gustave, Le dĂ©sespĂ©rĂ© autoportrait, 1844-45 © Collection privĂ©e Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet ? ils ne le savent point eux-mĂȘmes. Celui-lĂ  le sait qui les a envoyĂ©s. Leur stature fait partie de leur fonction. Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu’ils emportent sous leur sourcil. Ils ont vu l’ocĂ©an comme HomĂšre, le Caucase comme Eschyle, la douleur comme Job, Babylone comme JĂ©rĂ©mie, Rome comme JuvĂ©nal, l’enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l’homme comme Shakespeare, Pan comme LucrĂšce, JĂ©hovah comme IsaĂŻe. Ils ont, ivres de rĂȘve et d’intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de l’abĂźme, traversĂ© le rayon Ă©trange de l’idĂ©al, et ils en sont Ă  jamais pĂ©nĂ©trĂ©s. Cette lueur se dĂ©gage de leurs visages, sombres pourtant, comme tout ce qui est plein d’inconnu. Ils ont sur la face une pĂąle sueur de lumiĂšre. L’ñme leur sort par les pores. Quelle Ăąme ? Dieu. Remplis qu’ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de civilisation, prophĂštes de progrĂšs, ils entr’ouvrent leur cƓur, et ils rĂ©pandent une vaste clartĂ© humaine ; cette clartĂ© est de la parole, car le Verbe, c’est le jour. – ĂŽ Dieu, criait JĂ©rĂŽme dans le dĂ©sert, je vous Ă©coute autant des yeux que des oreilles – Un enseignement, un conseil, un point d’appui moral, une espĂ©rance, voilĂ  leur don ; puis leur flanc bĂ©ant et saignant se referme, cette plaie qui s’est faite bouche et qui a parlĂ© rapproche ses lĂšvres et rentre dans le silence, et ce qui s’ouvre maintenant, c’est leur aile. Plus de pitiĂ©, plus de larmes. Éblouissement. Ils laissent l’humanitĂ© derriĂšre eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu’on appelle l’espace, faire une excursion dans l’inconnu, aller Ă  la dĂ©couverte du cĂŽtĂ© de l’idĂ©al, il leur faut cela. Ils partent. Que leur fait l’azur ? que leur importe les tĂ©nĂšbres ? Ils s’en vont, ils tournent aux choses terrestres leur dos formidable, ils dĂ©veloppent brusquement leur envergure dĂ©mesurĂ©e, ils deviennent on ne sait quels monstres, spectres peut-ĂȘtre, peut-ĂȘtre archanges, et ils s’enfoncent dans l’infini terrible, avec un immense bruit d’aigles envolĂ©s. Puis tout Ă  coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient. Ce sont des hommes. Ces apparitions et ces disparitions, ces dĂ©parts et ces retours, ces occultations brusques et ces subites prĂ©sences Ă©blouissantes, le lecteur, absorbĂ©, illuminĂ© et aveuglĂ© par le livre, les sent plus qu’il ne les voit. Il est au pouvoir d’un poĂšte, possession troublante, frĂ©quentation presque magique et dĂ©moniaque, il a vaguement conscience du va-et-vient Ă©norme de ce gĂ©nie ; il le sent tantĂŽt loin, tantĂŽt prĂšs de lui ; et ces alternatives, qui font successivement pour lui lecteur l’obscuritĂ© et la lumiĂšre, se marquent dans son esprit par ces mots – Je ne comprends plus. – Je comprends. Quand Dante, quittant l’enfer, entre et monte dans le paradis, le refroidissement qu’éprouvent les lecteurs n’est pas autre chose que l’augmentation de distance entre Dante et eux. C’est la comĂšte qui s’éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au fond, plus loin de l’homme, plus prĂšs de l’absolu. Schlegel un jour, considĂ©rant tous ces gĂ©nies, a posĂ© cette question qui chez lui n’est qu’un Ă©lan d’enthousiasme et qui, chez Fourier ou Saint-Simon, serait le cri d’un systĂšme – Sont-ce vraiment des hommes, ces hommes-ci ? Oui, ce sont des hommes ; c’est leur misĂšre et c’est leur gloire. Ils ont faim et soif ; ils sont sujets du sang, du climat, du tempĂ©rament, de la fiĂšvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir ; ils ont, comme tous les hommes, des penchants, des pentes, des entraĂźnements, des chutes, des assouvissements, des passions, des piĂšges, ils ont, comme tous les hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi des maladies. Ils ont leur bĂȘte. La matiĂšre pĂšse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur esprit tourne autour de l’absolu, leur corps tourne autour du besoin, de l’appĂ©tit, de la faute. La chair a ses volontĂ©s, ses instincts, ses convoitises, ses prĂ©tentions au bien-ĂȘtre ; c’est une sorte de personne infĂ©rieure qui tire de son cĂŽtĂ©, fait ses affaires dans son coin, a son moi Ă  part dans la maison, pourvoit Ă  ses caprices ou Ă  ses nĂ©cessitĂ©s, parfois comme une voleuse, et Ă  la grande confusion de l’esprit auquel elle dĂ©robe ce qui est Ă  lui. L’ñme de Corneille fait Cinna ; la bĂȘte de Corneille dĂ©die Cinna au financier Montaron. PRETI Mattia, HomĂšre aveugle dĂ©tail, ca. 1635 © Academia Venezia Chez certains, sans rien leur ĂŽter de leur grandeur, l’humanitĂ© s’affirme par l’infirmitĂ©. Le rayon archangĂ©lesque est dans le cerveau ; la nuit brutale est dans la prunelle. HomĂšre est aveugle ; Milton est aveugle. Camoes borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une ironie. Ésope bossu a l’air d’un Voltaire dont Dieu a fait l’esprit en laissant FrĂ©ron faire le corps. L’infirmitĂ© ou la difformitĂ© infligĂ©e Ă  ces bien-aimĂ©s augustes de la pensĂ©e fait l’effet d’un contrepoids sinistre, d’une compensation peu avouable lĂ -haut, d’une concession faite aux jalousies dont il semble que le crĂ©ateur doit avoir honte. C’est peut-ĂȘtre avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de ces tĂ©nĂšbres, la matiĂšre regarde TyrtĂ©e et Byron planer comme gĂ©nies et boiter comme hommes. Ces infirmitĂ©s vĂ©nĂ©rables n’inspirent aucun effroi Ă  ceux que l’enthousiasme fait pensifs. Loin de lĂ . Elles semblent un signe d’élection. Être foudroyĂ©, c’est ĂȘtre prouvĂ© titan. C’est dĂ©jĂ  quelque chose de partager avec ceux d’en haut le privilĂšge d’un coup de tonnerre. À ce point de vue, les catastrophes ne sont plus catastrophes, les souffrances ne sont plus souffrances, les misĂšres ne sont plus misĂšres, les diminutions sont augmentations. Être infirme ainsi que les forts, cela tenterait volontiers. Je me rappelle qu’en 1828, tout jeune, au temps oĂč ‱‱‱ me faisait l’effet d’un ami, j’avais des taches obscures dans les yeux. Ces taches allaient s’élargissant et noircissant. Elles semblaient envahir lentement la rĂ©tine. Un soir,chez Charles Nodier, je contai mes taches noires, que j’appelais mes papillons, Ă  ‱‱‱, qui, Ă©tudiant en mĂ©decine et fils d’un pharmacien, Ă©tait censĂ© s’y connaĂźtre et s’y connaissait en effet. Il regarda mes yeux, et me dit doucement – C’est une amaurose commençante. Le nerf optique se paralyse. Dans quelques annĂ©es la cĂ©citĂ© sera complĂšte. Une pensĂ©e illumina subitement mon esprit. – Eh bien, lui rĂ©pondis-je en souriant, ce sera toujours ça. Et voilĂ  que je me mis Ă  espĂ©rer que je serais peut-ĂȘtre un jour aveugle comme HomĂšre et comme Milton. La jeunesse ne doute de rien. Le goĂ»t [ 
 ] Certaines Ɠuvres sont ce qu’on pourrait appeler les excĂšs du beau. Elles font plus qu’éclairer ; elles foudroient. Étant donnĂ©es les paresses et les lĂąchetĂ©s de l’esprit humain, cette foudre est bonne. Allons au fait, parquer la pensĂ©e de l’homme dans ce qu’on appelle “un grand siĂšcle” est puĂ©ril. La poĂ©sie suivant la cour a fait son temps. L’humanitĂ© ne peut se contenter Ă  jamais d’une tragĂ©die qui plafonne au-dessus de la tĂȘte-soleil de Louis XIV. Il est inouĂŻ de penser que tout notre enseignement universitaire en est encore lĂ  et qu’à la fin du dix-neuviĂšme siĂšcle les pĂ©dants et les cuistres tiennent bon sur toute la ligne. L’enseignement littĂ©raire est tout monarchique. MalgrĂ© 89, malgrĂ© 1830, le peuple n’existe pas encore en rhĂ©torique. Pourtant, ĂŽ ignorance des professeurs officiels ! la littĂ©rature antique proteste contre la littĂ©rature classique et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont d’accord avec les nouveaux. Un jour BĂ©ranger, ce Français coupĂ© de Gaulois, ne sachant ni le latin ni le grec, le plus littĂ©raire des illettrĂ©s, vit un HomĂšre sur la table de Jouffroy. C’était au plus fort du mouvement de 1830, mouvement compliquĂ© de rĂ©sistance. BĂ©ranger, rencontrant HomĂšre, fut curieux de faire cette connaissance. Un chansonnier, qui voit passer un colosse, n’est pas fĂąchĂ© de lui taper sur l’épaule. –Lisez-moi donc un peu de ça, dit BĂ©ranger Ă  Jouffroy. Jouffroy contait qu’alors il ouvrit l’Iliade au hasard, et se mit Ă  lire Ă  voix haute, traduisant littĂ©ralement du grec en français. BĂ©ranger Ă©coutait. Tout Ă  coup, il interrompit Jouffroy et s’écria –Mais il n’y a pas ça ! – Si fait, rĂ©pondit Jouffroy. Je traduis Ă  la lettre. – Jouffroy Ă©tait prĂ©cisĂ©ment tombĂ© sur ces insultes d’Achille Ă  Agamemnon que nous citions tout Ă  l’heure. Quand le passage fut fini, BĂ©ranger, avec son sourire Ă  deux tranchants dont la moquerie restait indĂ©cise, dit HomĂšre est romantique. BĂ©ranger croyait faire une niche ; une niche Ă  tout le monde, et particuliĂšrement Ă  HomĂšre. Il disait une vĂ©ritĂ©. Romantique, traduisez primitif Ce que BĂ©ranger disait d’HomĂšre, on peut le dire d’ÉzĂ©chiel, on peut le dire de Plaute, onpeut le dire de Tertullien, on peut le dire du Romancero, on peut le dire des Niebelungen. On a vu qu’un professeur de l’école normale le disait de JuvĂ©nal. Ajoutons ceci un gĂ©nie primitif, ce n’est pas nĂ©cessairement un esprit de ce que nous appelons Ă  tort les temps primitifs. C’est un esprit qui, en quelque siĂšcle que ce soit et Ă  quelque civilisation qu’il appartienne, jaillit directement de la nature et de l’humanitĂ©. Quiconque boit Ă  la grande source est primitif ; quiconque vous y fait boire est primitif. Quiconque a l’ñme et la donne est primitif. Beaumarchais est primitif autant qu’Aristophane ; Diderot est primitif autant qu’HĂ©siode. Figaro et le Neveu de Rameau sortent tout de suite et sans transition du vaste fond humain. Il n’y a lĂ  aucun reflet ; ce sont des crĂ©ations immĂ©diates ; c’est de la vie prise dans la vie. Cet aspect de la nature qu’on nomme sociĂ©tĂ© inspire tout aussi bien les crĂ©ations primitives que cet autre aspect de la nature appelĂ© barbarie. Don Quichotte est aussi primitif qu’Ajax. L’un dĂ©fie les dieux, l’autre les moulins ; tous deux sont hommes. Nature, humanitĂ©, voilĂ  les eaux vives. L’époque n’y fait rien. On peut ĂȘtre un esprit primitif Ă  une Ă©poque secondaire comme le seiziĂšme siĂšcle, tĂ©moin Rabelais, et Ă  une Ă©poque tertiaire comme le dix-septiĂšme, tĂ©moin MoliĂšre. Primitif a la mĂȘme portĂ©e qu’original avec une nuance de plus. Le poĂšte primitif, en communication intime avec l’homme et la nature, ne relĂšve de personne. À quoi bon copier des livres, Ă  quoi bon copier des poĂštes, Ă  quoi bon copier des choses faites, quand on est riche de l’énorme richesse du possible, quand tout l’imaginable vous est livrĂ©, quand on a devant soi et Ă  soi tout le sombre chaos des types, et qu’on se sent dans la poitrine la voix qui peut crier “Fiat Lux”. Le poĂšte primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez pas prendre aux illusions d’optique, Virgile n’est point le guide de Dante ; c’est Dante qui entraĂźne Virgile ; et oĂč le mĂšne-t-il ? chez Satan. C’est Ă  peine si Virgile tout seul est capable d’aller chez Pluton. Le poĂšte original est distinct du poĂšte primitif, en ce qu’il peut avoir, lui, des guides et des modĂšles. Le poĂšte original imite quelquefois ; le poĂšte primitif jamais. La Fontaine est original, CervantĂšs est primitif. À l’originalitĂ©, de certaines qualitĂ©s de style suffisent ; c’est l’idĂ©e-mĂšre qui fait l’écrivain primitif. Hamilton est original, ApulĂ©e est primitif. Tous les esprits primitifs sont originaux ; les esprits originaux ne sont pas tous primitifs. Selon l’occasion, le mĂȘme poĂšte peut ĂȘtre tantĂŽt original, tantĂŽt primitif. MoliĂšre, primitif dans Le Misanthrope, n’est qu’original dans Amphitryon. L’originalitĂ© a d’ailleurs, elle aussi, tous les droits ; mĂȘme le droit Ă  une certaine politesse, mĂȘme le droit Ă  une certaine faussetĂ©. Marivaux existe. Il ne s’agit que de s’entendre, et nous n’excluons, certes, aucun possible. La draperie est un goĂ»t, le chiffon en est un autre. Ce dernier goĂ»t, le chiffon, peut-il faire partie de l’art ? Non, dans les vaudevilles de Scribe. Oui, dans les figurines de Clodion. OĂč la langue manque, Boileau a raison, tout manque. Or la langue de l’art, que Scribe ignore, Clodion la sait. Le bonnet de Mimi Rosette peut avoir du style. Quand Coustou chiffonne une faille sur la tĂȘte d’un sphinx qui est une marquise, ce taffetas de marbre fait partie de la chimĂšre et vaut la tunique aux mille plis de la CythĂ©rĂ©e AnadyomĂšne. En vĂ©ritĂ©, il n’y a point de rĂšgles. Rien Ă©tant donnĂ©, pĂ©trissez-y l’art, et voici une ode d’Horace ou d’AnacrĂ©on. Une mode de la rue Vivienne, touchĂ©e par Coysevox ou Pradier, devient Ă©ternelle. Une maniĂšre d’écrire qu’on a tout seul, un certain pli magistralement imprimĂ© Ă  tout le style, un air de fĂȘte de la muse, une façon Ă  soi de toucher et de manier une idĂ©e, il n’en faut pas plus pour faire des artistes souverains ; tĂ©moin Horace. Cependant, insistons-y, le poĂšte qui voit dans l’art plus que l’art, le poĂšte qui dans la poĂ©sie voit l’homme, le poĂšte qui civilise Ă  bon escient, le poĂšte, maĂźtre parce qu’il est serviteur, c’est celui-lĂ  que nous saluons. Qu’un Goethe est petit Ă  cĂŽtĂ© d’un Dante ! En toute chose, nous prĂ©fĂ©rons celui qui peut s’écrier j’ai voulu ! Ceci soit dit sans mĂ©connaĂźtre, certes, la toute-puissance virtuelle et intrinsĂšque de la beautĂ©, mĂȘme indiffĂ©rente. Si d’aussi chĂ©tifs dĂ©tails valaient la peine d’ĂȘtre notĂ©s, ce serait peut-ĂȘtre ici le lieu de rappeler, chemin faisant, les aberrations et les puĂ©rilitĂ©s malsaines d’une Ă©cole de critique contemporaine, morte aujourd’hui, et dont il ne reste plus un seul reprĂ©sentant, le propre du faux Ă©tant de ne se point recruter. Ce fut la mode dans cette Ă©cole, qui a fleuri un moment, d’attaquer ce que, dans un argot bizarre, elle nommait la forme’. La forme forma, la beautĂ©. Quel Ă©trange mot d’ordre ! Plus tard, ce fut l’attaque Ă  la grandeur. Faire grand’ devint un dĂ©faut. Quand le beau est un tort, c’est le signe des Ă©poques bourgeoises ; quand le grand est un crime, c’est le signe des rĂšgnes petits. La logomachie Ă©tait curieuse. Cette Ă©cole avait rendu ce dĂ©cret la forme est incompatible avec le fond. Le style exclut la pensĂ©e. L’image tue l’idĂ©e. Le beau est stĂ©rile. L’organe de la conception et de la fĂ©condation lui manque. VĂ©nus ne peut faire d’enfants. Or c’est le contraire qui est vrai. La beautĂ©, Ă©tant l’harmonie, est par cela mĂȘme la fĂ©conditĂ©. La forme et le fond sont aussi indivisibles que la chair et le sang. Le sang, c’est de la chair coulante ; la forme, c’est le fond fluide entrant dans tous les mots et les empourprant. Pas de fond, pas de forme. La forme est la rĂ©sultante. S’il n’y a point de fond, de quoi la forme est-elle la forme ? Nous objectera-t-on que nous avons dit tout Ă  l’heure Rien Ă©tant donnĂ©, etc. ; mais Rien n’avait lĂ  qu’un sens relatif, “nescio quid meditans nugarum” [“Je ne sais quelles bagatelles“, tirĂ© de Satire d’Horace, 65-8 ACN], et une bagatelle d’Horace, c’est quelquefois le fond mĂȘme de la vie humaine. Le beau est l’épanouissement du vrai la splendeur, a dit Platon. Fouillez les Ă©tymologies, arrivez Ă  la racine des vocables, image et idĂ©e sont le mĂȘme mot. Il y a entre ce que vous nommez forme et ce que vous nommez fond identitĂ© absolue, l’une Ă©tant l’extĂ©rieur de l’autre, la forme Ă©tant le fond, rendu visible. Si cette Ă©cole du passĂ© avait raison, si l’image excluait l’idĂ©e, HomĂšre, Eschyle, Dante, Shakespeare, qui ne parlent que par images, seraient vides. La Bible qui, comme Bossuet le constate, est toute figures, serait creuse. Ces chefs-d’Ɠuvre de l’esprit humain seraient de la forme’. De pensĂ©e point. VoilĂ  oĂč mĂšne un faux point de dĂ©part. Cette Ă©cole de critique, un instant en crĂ©dit, a disparu et est maintenant oubliĂ©e. C’est comme cas singulier que nous la mentionnons ici dans notre clinique ; car, comme l’art lui-mĂȘme, la critique a ses maladies, et la philosophie de l’art est tenue de les enregistrer. Cela est mort, peu importe ; de certains spĂ©cimens veulent ĂȘtre conservĂ©s. Ce qui n’est pas nĂ© viable a droit au bocal des fƓtus. Nous y mettons cette critique. REPIN Ilia, Quelle libertĂ© ! 1903 © MusĂ©e russe, Saint-Petersbourg De loi en loi, de dĂ©duction en dĂ©duction, nous arrivons Ă  ceci carte blanche, coudĂ©es franches, cĂąbles coupĂ©s, portes toutes grandes ouvertes, allez. Qu’est-ce que l’ocĂ©an? C’est une permission. Permission redoutable, sans nul doute. Permission de se noyer, mais permission de dĂ©couvrir un monde. Aucun rhumb de vent [En navigation, le rhumb est la quantitĂ© angulaire comprise entre deux des trente-deux aires de vent de la boussole], aucune puissance, aucune souverainetĂ©, aucune latitude, aucune aventure, aucune rĂ©ussite, ne sont refusĂ©s au gĂ©nie. La mer donne permission Ă  la nage, Ă  la rame, Ă  la voile, Ă  la vapeur, Ă  l’aube, Ă  l’hĂ©lice. L’atmosphĂšre donne permission aux ailes et aux aĂ©roscaphes, aux condors et aux hippogriffes. Le gĂ©nie, c’est l’omnifacultĂ©. En poĂ©sie, il procĂšde par une continuitĂ© prodigieuse de l’Iliade, sans qu’on puisse imaginer oĂč s’arrĂȘtera cette sĂ©rie d’HomĂšre dont Rabelais et Shakespeare font partie. En architecture, tantĂŽt il lui plaĂźt de sublimer la cabane, et il fait le temple; tantĂŽt il lui plaĂźt d’humaniser la montagne, et, s’il la veut simple, il fait la pyramide, et, s’il la veut touffue, il fait la cathĂ©drale ; aussi riche avec la ligne droite qu’avec les mille angles brisĂ©s de la forĂȘt, Ă©galement maĂźtre de la symĂ©trie Ă  laquelle il ajoute l’immensitĂ©, et du chaos auquel il impose l’équilibre. Quant au mystĂšre, il en dispose. À un certain moment sacrĂ© de l’annĂ©e, prolongez vers le zĂ©nith la ligne de KhĂ©ops, et vous arriverez, stupĂ©fait, Ă  l’étoile du Dragon ; regardez les flĂšches de Chartres, d’Angers, de Strasbourg, les portails d’Amiens et de Reims, la nef de Cologne, et vous sentirez l’abĂźme. Sa science est prodigieuse. Les initiĂ©s seuls, et les forts,savent quelle algĂšbre il y a sous la musique ; il sait tout, et ce qu’il ne sait pas, il le devine, et ce qu’il ne devine pas, il l’invente, et ce qu’il n’invente pas, il le crĂ©e ; et il invente vrai, et il crĂ©e viable. Il possĂšde Ă  fond la mathĂ©matique de l’art ; il est Ă  l’aise dans des confusions d’astres et de ciels ; le nombre n’a rien Ă  lui enseigner; il en extrait, avec la mĂȘme facilitĂ©, le binĂŽme pour le calcul et le rythme pour l’imagination ; il a, dans sa boĂźte d’outils, employant le fer oĂč les autres n’ont que le plomb, et l’acier oĂč les autres n’ont que le fer, et le diamant oĂč les autres n’ont que l’acier, et l’étoile oĂč les autres n’ont que le diamant, il a la grande correction, la grande rĂ©gularitĂ©, la grande syntaxe, la grande mĂ©thode, et nul comme lui n’a la maniĂšre de s’en servir. Et il complique toute cette sagesse d’on ne sait quelle folie divine, et c’est lĂ  le gĂ©nie. C’est une chose profonde que la critique, et dĂ©fendue aux mĂ©diocres. Le grand critique est un grand philosophe ; les enthousiasmes de l’art Ă©tudiĂ© ne sont donnĂ©s qu’aux intelligences supĂ©rieures ; savoir admirer est une haute puissance. [ 
 ] L’antagonisme supposĂ© du goĂ»t et du gĂ©nie est une des niaiseries de l’école. Pas d’invention plus grotesque que cette prise aux cheveux de la muse par la muse. Uranie et Galliope en viennent aux coiffes. Non, rien de tel dans l’art. Tout y harmonie, mĂȘme la dissonance. Le goĂ»t, comme le gĂ©nie, est essentiellement divin. Le gĂ©nie, c’est la conquĂȘte ; le goĂ»t, c’est le choix. La griffe toute-puissante commence par tout prendre, puis l’Ɠil flamboyant fait le triage. Ce triage dans la proie, c’est le goĂ»t. Chaque gĂ©nie le fait Ă  sa guise. Les Ă©piques mĂȘmes diffĂšrent entre eux d’humeur. Le triage d’HomĂšre n’est pas le triage de Rabelais. Quelquefois, ce que l’un rejette, l’autre le garde. Ils savent tous les deux ce qu’ils font, mais ils ne peuvent jurer de rien ni l’un ni l’autre, l’idĂ©al, qui est l’infini, est au-dessus d’eux, et il pourra fort bien arriver un jour, si l’éclair hĂ©roĂŻque et la foudre cynique se mĂȘlent, qu’un mot de Rabelais devienne un mot d’HomĂšre, et alors ce sera Cambronne qui le prononcera. L’art a, comme la flamme, une puissance de sublimation. Jetez dans l’art, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les oxydes, l’arsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences Ă  travers le prisme ou Ă  travers la poĂ©sie, vous aurez des spectres splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau. Chose surprenante et ravissante Ă  affirmer, le mal entrera dans le beau et s’y transfigurera. Car le beau n’est autre chose que la sainte lumiĂšre du bon. Dans le goĂ»t, comme dans le gĂ©nie, il y a de l’infini. Le goĂ»t, ce pourquoi mystĂ©rieux, cette raison de chaque mot employĂ©, cette prĂ©fĂ©rence obscure et souveraine qui, au fond du cerveau, rend des lois propres Ă  chaque esprit, cette seconde conscience donnĂ©e aux seuls poĂštes, et aussi lumineuse que l’autre, cette intuition impĂ©rieuse de la limite invisible, fait partie, comme l’inspiration mĂȘme, de la redoutable puissance inconnue. Tous les souffles viennent de la bouche unique. Le gĂ©nie et le goĂ»t ont une unitĂ© qui est l’absolu, et une rencontre qui est la beautĂ©. UtilitĂ© du Beau ANTO-CARTE, Le Jardinier 1941, photo Jacques Vandenberg © SABAM Belgium 2022 Un homme a, par don de nature ou par dĂ©veloppement d’éducation, le sentiment du Beau. Supposez-le en prĂ©sence d’un chef-d’Ɠuvre, mĂȘme d’un de ces chefs-d’Ɠuvre qui semblent inutiles, c’est-a-dire qui sont créés sans souci direct de l’humain, du juste et de l’honnĂȘte, dĂ©gagĂ©s de toute prĂ©occupation de conscience et faits sans autre but que le Beau ; c’est une statue, c’est un tableau, c’est une symphonie, c’est un Ă©difice, c’est un poĂšme. En apparence, cela ne sert Ă  rien, Ă  quoi bon une VĂ©nus ? Ă  quoi bon une flĂšche d’église ? Ă  quoi bon une ode sur le printemps ou l’aurore, etc., avec ses rimes ? Mettez cet homme devant cette Ɠuvre. Que se passe-t-il en lui ? le Beau est lĂ . L’homme regarde, l’homme Ă©coute ; peu Ă  peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend. Le mystĂšre de l’art commence Ă  opĂ©rer ; toute Ɠuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ; l’homme se sent dilatĂ©. La lueur de l’absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne Ă  travers cette chose, lueur sacrĂ©e et presque formidable Ă  force d’ĂȘtre pure. L’homme s’absorbe de plus en plus dans cette Ɠuvre ; il la trouve belle ; il la sent s’introduire en lui. Le Beau est vrai de droit. L’homme, soumis Ă  l’action du chef-d’Ɠuvre, palpite, et son cƓur ressemble Ă  l’oiseau qui, sous la fascination, augmente son battement d’ailes. Qui dit belle Ɠuvre dit Ɠuvre profonde ; il a le vertige de cette merveille entr’ouverte. Les doubles-fonds du Beau sont innombrables. Sans que cet homme, soumis Ă  l’épreuve de l’admiration, s’en rende bien clairement compte peut-ĂȘtre, cette religion qui sort de toute perfection, la quantitĂ© de rĂ©vĂ©lation qui est dans le Beau, l’éternel affirmĂ© par l’immortel, la constatation ravissante du triomphe de l’homme dans l’art, le magnifique spectacle, en face de la crĂ©ation divine, d’une crĂ©ation humaine, Ă©mulation inouĂŻe avec la nature, l’audace qu’a cette chose d’ĂȘtre un chef-d’Ɠuvre Ă  cĂŽtĂ© du soleil, l’ineffable fusion de tous les Ă©lĂ©ments de l’art, la ligne, le son, la couleur, l’idĂ©e, en une sorte de rythme sacrĂ©, d’accord avec le mystĂšre musical du ciel, tous ces phĂ©nomĂšnes le pressent obscurĂ©ment et accomplissent, Ă  son insu mĂȘme, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation fĂ©conde. Une inexprimable pĂ©nĂ©tration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus l’Ɠuvre Ă©tudiĂ©e ; il se dĂ©clare que c’est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-ĂȘtre n’en sont pas capables ni dignes; il y a de l’exception dans l’admiration, une espĂšce de fiertĂ© amĂ©liorante le gagne ; il se sent Ă©lu, il lui semble que ce poĂšme l’a choisi. Il est possĂ©dĂ© du chef-d’Ɠuvre. Par degrĂ©s, lentement, Ă  mesure qu’il contemple ou Ă  mesure qu’il lit, d’échelon en Ă©chelon, montant toujours, il assiste, stupĂ©fait, Ă  sa croissance intĂ©rieure ; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il pense, il s’attendrit, il veut ; les sept marches de l’initiation ; les sept noces de la lyre auguste qui est nous-mĂȘmes. Il ferme les yeux pour mieux voir, il mĂ©dite ce qu’il a contemplĂ©, il s’absorbe dans l’intuition, et tout Ă  coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume, sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l’éblouissant spectre solaire de l’idĂ©al apparaĂźt ; et voilĂ  cet homme qui a un autre cƓur. [ 
 ] [INFOS QUALITE] statut validĂ© mode d’édition partage, correction et iconographie sources Philosophie Magazine n°137 ; contributeur Patrick Thonart crĂ©dits illustrations en-tĂȘte, Victor Hugo par Edmond Bacot 1862 © WIKIMEDIA COMMONS Victor Hugo dans Textes
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I Le droit incarnĂ©, c’est le citoyen ; le droit couronnĂ©, c’est le lĂ©gislateur. Les rĂ©publiques anciennes se reprĂ©sentaient le droit assis dans la chaise curule, ayant en main ce sceptre, la loi, et vĂȘtu de cette pourpre, l’autoritĂ©. Cette figure Ă©tait vraie, et l’idĂ©al n’est pas autre aujourd’hui. Toute sociĂ©tĂ© rĂ©guliĂšre doit avoir Ă  son sommet le droit sacrĂ© et armĂ©, sacrĂ© par la justice, armĂ© de la libertĂ©. Dans ce qui vient d’ĂȘtre dit, le mot force n’a pas Ă©tĂ© prononcĂ©. La force existe pourtant ; mais elle n’existe pas hors du droit ; elle existe dans le droit. Qui dit droit dit force. Qu’y a-t-il donc hors du droit ? La violence. Il n’y a qu’une nĂ©cessitĂ©, la vĂ©ritĂ© ; c’est pourquoi il n’y a qu’une force, le droit. Le succĂšs en dehors de la vĂ©ritĂ© et du droit est une apparence. La courte vue des tyrans s’y trompe ; un guet-apens rĂ©ussi leur fait l’effet d’une victoire, mais cette victoire est pleine de cendre ; le criminel croit que son crime est son complice ; erreur ; son crime est son punisseur ; toujours l’assassin se coupe Ă  son couteau ; toujours la trahison trahit le traĂźtre ; les dĂ©linquants, sans qu’ils s’en doutent, sont tenus au collet par leur forfait, spectre invisible ; jamais une mauvaise action ne vous lĂąche ; et fatalement, par un itinĂ©raire inexorable, aboutissant aux cloaques de sang pour la gloire et aux abĂźmes de boue pour la honte, sans rĂ©mission pour les coupables, les Dix-huit Brumaire conduisent les grands Ă  Waterloo et les Deux-DĂ©cembre traĂźnent les petits Ă  Sedan. Quand ils dĂ©pouillent et dĂ©couronnent le droit, les hommes de violence et les traĂźtres d’état ne savent ce qu’ils font. II L’exil, c’est la nuditĂ© du droit. Rien de plus terrible. Pour qui ? Pour celui qui subit l’exil ? Non, pour celui qui l’inflige. Le supplice se retourne et mord le bourreau. Un rĂȘveur qui se promĂšne seul sur une grĂšve, un dĂ©sert autour d’un songeur, une tĂȘte vieillie et tranquille autour de laquelle tournent des oiseaux de tempĂȘte, Ă©tonnĂ©s, l’assiduitĂ© d’un philosophe au lever rassurant du matin, Dieu pris Ă  tĂ©moin de temps en temps en prĂ©sence des rochers et des arbres, un roseau qui non seulement pense, mais mĂ©dite, des cheveux qui de noirs deviennent gris et de gris deviennent blancs dans la solitude, un homme qui se sent de plus en plus devenir une ombre, le long passage des annĂ©es sur celui qui est absent, mais qui n’est pas mort, la gravitĂ© de ce dĂ©shĂ©ritĂ©, la nostalgie de cet innocent, rien de plus redoutable pour les malfaiteurs couronnĂ©s. Quoi que fassent les tout-puissants momentanĂ©s, l’éternel fond leur rĂ©siste. Ils n’ont que la surface de la certitude, le dessous appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et aprĂšs ? Vous pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n’arracherez pas le jour du ciel. Demain, l’aurore. Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs ; ils sont logiques, parfaits, abominables. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour anĂ©antir le proscrit. Parviennent-ils Ă  leur but ? rĂ©ussissent-ils ? sans doute. Un homme tellement ruinĂ© qu’il n’a plus que son honneur, tellement dĂ©pouillĂ© qu’il n’a plus que sa conscience, tellement isolĂ© qu’il n’a plus prĂšs de lui que l’équitĂ©, tellement reniĂ© qu’il n’a plus avec lui que la vĂ©ritĂ©, tellement jetĂ© aux tĂ©nĂšbres qu’il ne lui reste plus que le soleil, voilĂ  ce que c’est qu’un proscrit. III L’exil n’est pas une chose matĂ©rielle, c’est une chose morale. Tous les coins de terre se valent. Angulus ridet. Tout lieu de rĂȘverie est bon, pourvu que le coin soit obscur et que l’horizon soit vaste. En particulier l’archipel de la Manche est attrayant ; il n’a pas de peine Ă  ressembler Ă  la patrie, Ă©tant la France. Jersey et Guernesey sont des morceaux de la Gaule, cassĂ©e au huitiĂšme siĂšcle par la mer. Jersey a eu plus de coquetterie que Guernesey ; elle y a gagnĂ© d’ĂȘtre plus jolie et moins belle. À Jersey la forĂȘt s’est faite jardin ; Ă  Guernesey le rocher est restĂ© colosse. Plus de grĂące ici, plus de majestĂ© lĂ . À Jersey on est en Normandie, Ă  Guernesey on est en Bretagne. Un bouquet grand comme la ville de Londres, c’est Jersey. Tout y est parfum, rayon, sourire ; ce qui n’empĂȘche pas les visites de la tempĂȘte. Celui qui Ă©crit ces pages a quelque part qualifiĂ© Jersey une idylle en pleine mer ». Aux temps paĂŻens, Jersey a Ă©tĂ© plus romaine et Guernesey plus celtique ; on sent Ă  Jersey Jupiter et Ă  Guernesey TeutatĂšs. À Guernesey, la fĂ©rocitĂ© a disparu, mais la sauvagerie est restĂ©e. À Guernesey, ce qui fut jadis druidique est maintenant huguenot ; ce n’est plus Moloch, mais c’est Calvin ; l’église est froide, le paysage est prude, la religion a de l’humeur. Somme toute, deux Ăźles charmantes ; l’une aimable, l’autre revĂȘche. Un jour la reine d’Angleterre, plus que la reine d’Angleterre, la duchesse de Normandie, vĂ©nĂ©rable et sacrĂ©e six jours sur sept, fit une visite, avec salves, fumĂ©e, vacarme et cĂ©rĂ©monie, Ă  Guernesey. C’était un dimanche, le seul jour de la semaine qui ne fĂ»t pas Ă  elle. La reine, devenue brusquement cette femme », violait le repos du Seigneur. Elle descendit sur le quai au milieu de la foule muette. Pas un front ne se dĂ©couvrit. Un seul homme la salua, le proscrit qui parle ici. Il ne saluait pas une reine ; mais une femme. L’üle dĂ©vote fut bourrue. Ce puritanisme a sa grandeur. Guernesey est faite pour ne laisser au proscrit que de bons souvenirs ; mais l’exil existe en dehors du lieu d’exil. Au point de vue intĂ©rieur, on peut dire il n’y a pas de bel exil. L’exil est le pays sĂ©vĂšre ; lĂ  tout est renversĂ©, inhabitable, dĂ©moli et gisant, hors le devoir, seul debout, qui, comme un clocher d’église dans une ville Ă©croulĂ©e, paraĂźt plus haut de toute cette chute autour de lui. L’exil est un lieu de chĂątiment. De qui ? Du tyran. Mais le tyran se dĂ©fend. IV Attendez-vous Ă  tout, vous qui ĂȘtes proscrit. On vous jette au loin, mais on ne vous lĂąche pas. Le proscripteur est curieux et son regard se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingĂ©nieuses et variĂ©es. Un respectable pasteur protestant s’assied Ă  votre foyer, ce protestantisme Ă©marge Ă  la caisse Tronsin-Dumersan ; un prince Ă©tranger qui baragouine se prĂ©sente, c’est Vidocq qui vient vous voir ; est-ce un vrai prince ? oui ; il est de sang royal, et aussi de la police ; un professeur gravement doctrinaire s’introduit chez vous, vous le surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous ; vous ĂȘtes hors la loi, c’est-Ă -dire hors l’équitĂ©, hors la raison, hors le respect, hors la vraisemblance ; on se dira autorisĂ© par vous Ă  publier vos conversations, et l’on aura soin qu’elles soient stupides ; on vous attribuera des paroles que vous n’avez pas dites, des lettres que vous n’avez pas Ă©crites, des actions que vous n’avez pas faites. On vous approche pour mieux choisir la place oĂč l’on vous poignardera ; l’exil est Ă  claire-voie ; on y regarde comme dans une fosse aux bĂȘtes ; vous ĂȘtes isolĂ©, et guettĂ©. N’écrivez pas Ă  vos amis de France ; il est permis d’ouvrir vos lettres ; la cour de cassation y consent ; dĂ©fiez-vous de vos relations de proscrit, elles aboutissent Ă  des choses obscures ; cet homme qui vous sourit Ă  Jersey vous dĂ©chire Ă  Paris ; celui-ci qui vous salue sous son nom vous insulte sous un pseudonyme ; celui-lĂ , Ă  Jersey mĂȘme, Ă©crit contre les hommes de l’exil des pages dignes d’ĂȘtre offertes aux hommes de l’empire, et auxquelles du reste il rend justice en les dĂ©diant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le. Vous ĂȘtes au lazaret. Si quelqu’un d’honnĂȘte vient vous voir, malheur Ă  lui. La frontiĂšre l’attend, et l’empereur est lĂ  sous sa forme gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre de vous, et si elles rĂ©sistent, si elles s’indignent, on leur dira ce n’est pas pour votre peau. Le maĂźtre, qui est le traĂźtre, vous entoure de qui bon lui semble ; le prescripteur dispose de la qualitĂ© de proscrit ; il en orne ses agents ; aucune sĂ©curitĂ© ; prenez garde Ă  vous ; vous parlez Ă  un visage, c’est un masque qui entend ; votre exil est hantĂ© par ce spectre, l’espion. Un inconnu, trĂšs mystĂ©rieux, vient vous parler bas Ă  l’oreille ; il vous dĂ©clare que, si vous le voulez, il se charge d’assassiner l’empereur ; c’est Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. À vos banquets de fraternitĂ©, quelqu’un dans un coin criera Vive Marat ! vive HĂ©bert ! vive la guillotine ! Avec un peu d’attention vous reconnaĂźtrez la voix de Carlier. Quelquefois l’espion mendie ; l’empereur vous demande l’aumĂŽne par son PiĂ©tri ; vous donnez, il rit ; gaĂźtĂ© de bourreau. Vous payez les dettes d’auberge de cet exilĂ©, c’est un agent ; vous payez le voyage de ce fugitif, c’est un sbire ; vous passez la rue, vous entendez dire VoilĂ  le vrai tyran ! C’est de vous qu’on parle ; vous vous retournez ; qui est cet homme ? on vous rĂ©pond c’est un proscrit. Point. C’est un fonctionnaire. Il est farouche et payĂ©. C’est un rĂ©publicain signĂ© Maupas. Coco se dĂ©guise en ScĂŠvola. Quant aux inventions, quant aux impostures, quant aux turpitudes, acceptez-les. Ce sont les projectiles de l’empire. Surtout ne rĂ©clamez pas. On rirait. AprĂšs la rĂ©clamation, l’injure recommencera, la mĂȘme, sans mĂȘme prendre la peine de varier ; Ă  quoi bon changer de bave ? celle d’hier est bonne. L’outrage continuera, sans relĂąche, tous les jours, avec la tranquillitĂ© infatigable et la conscience satisfaite de la roue qui tourne et de la vĂ©nalitĂ© qui ment. De reprĂ©sailles point ; l’injure se dĂ©fend par sa bassesse ; la platitude sauve l’insecte. L’écrasement de zĂ©ro est impossible. Et la calomnie, sĂ»re de l’impunitĂ©, s’en donne Ă  cƓur joie ; elle descend Ă  de si niaises indignitĂ©s que l’abaissement de la dĂ©mentir dĂ©passe le dĂ©goĂ»t de l’endurer. Les insulteurs ont pour public les imbĂ©ciles. Cela fait un gros rire. On en vient Ă  s’étonner que vous ne trouviez pas tout naturel d’ĂȘtre calomniĂ©. Est-ce que vous n’ĂȘtes pas lĂ  pour cela ? Ô homme naĂŻf, vous ĂȘtes cible. Tel personnage est de l’acadĂ©mie pour vous avoir insultĂ© ; tel autre a la croix pour le mĂȘme acte de bravoure, l’empereur l’a dĂ©corĂ© sur le champ d’honneur de la calomnie ; tel autre, qui s’est distinguĂ© aussi par des affronts d’éclat, est nommĂ© prĂ©fet. Vous outrager est lucratif. Il faut bien que les gens vivent. Dame ! pourquoi ĂȘtes-vous exilĂ© ? Soyez raisonnable. Vous ĂȘtes dans votre tort. Qui vous forçait de trouver mauvais le coup d’état ? Quelle idĂ©e avez-vous eue de combattre pour le droit ? Quel caprice vous a passĂ© par la tĂȘte de vous rĂ©volter du cĂŽtĂ© de la loi ? Est-ce qu’on prend la dĂ©fense du droit et de la loi quand ils n’ont plus personne pour eux ? VoilĂ  bien les dĂ©magogues ! s’entĂȘter, persĂ©vĂ©rer, persister, c’est absurde. Un homme poignarde le droit et assassine la loi. Il est probable qu’il a ses raisons. Soyez avec cet homme. Le succĂšs le fait juste. Soyez avec le succĂšs puisque le succĂšs devient le droit. Tout le monde vous en saura grĂ©. Nous ferons votre Ă©loge. Au lieu d’ĂȘtre proscrit vous serez sĂ©nateur, et vous n’aurez pas la figure d’un idiot. Osez-vous douter du bon droit de cet homme ? mais vous voyez bien qu’il a rĂ©ussi ! Vous voyez bien que les juges qui l’avaient mis en accusation lui prĂȘtent serment ! Vous voyez bien que les prĂȘtres, les soldats, les Ă©vĂȘques, les gĂ©nĂ©raux, sont avec lui ! Vous croyez avoir plus de vertu que tout cela ! vous voulez tenir tĂȘte Ă  tout cela ! Allons donc ! D’un cĂŽtĂ© tout ce qui est respectĂ©, tout ce qui est respectable, tout ce qui est vĂ©nĂ©rĂ©, tout ce qui est vĂ©nĂ©rable, de l’autre, vous ! C’est inepte ; et nous vous bafouons, et nous faisons bien. Mentir contre une brute est permis. Tous les honnĂȘtes gens sont contre vous ; et nous, les calomniateurs, nous sommes avec les honnĂȘtes gens. Voyons, rĂ©flĂ©chissez, rentrez en vous-mĂȘme. Il fallait bien sauver la sociĂ©tĂ©. De qui ? de vous. De quoi ne la menaciez-vous pas ? Plus de guerre, plus d’échafaud, l’abolition de la peine de mort, l’enseignement gratuit et obligatoire, tout le monde sachant lire ! C’était affreux. Et que d’utopies abominables ! la femme de mineure faite majeure, cette moitiĂ© du genre humain admise au suffrage universel, le mariage libĂ©rĂ© par le divorce ; l’enfant pauvre instruit comme l’enfant riche, l’égalitĂ© rĂ©sultant de l’éducation ; l’impĂŽt diminuĂ© d’abord et supprimĂ© enfin par la destruction des parasitismes, par la mise en location des Ă©difices nationaux, par l’égout transformĂ© en engrais, par la rĂ©partition des biens communaux, par le dĂ©frichement des jachĂšres, par l’exploitation de la plus-value sociale ; la vie Ă  bon marchĂ©, par l’empoissonnement des fleuves ; plus de classes, plus de frontiĂšres, plus de ligatures, la rĂ©publique d’Europe, l’unitĂ© monĂ©taire continentale, la circulation dĂ©cuplĂ©e dĂ©cuplant la richesse ; que de folies ! il fallait bien se garer de tout cela ! Quoi ! la paix serait faite parmi les hommes, il n’y aurait plus d’armĂ©e, il n’y aurait plus de service militaire ! Quoi ! la France serait cultivĂ©e de façon Ă  pouvoir nourrir deux cent cinquante millions d’hommes ; il n’y aurait plus d’impĂŽt, la France vivrait de ses rentes ! Quoi ! la femme voterait, l’enfant aurait un droit devant le pĂšre, la mĂšre de famille ne serait plus une sujette et une servante, le mari n’aurait plus le droit de tuer sa femme ! Quoi ! le prĂȘtre ne serait plus le maĂźtre ! Quoi ! il n’y aurait plus de batailles, il n’y aurait plus de soldats, il n’y aurait plus de bourreaux, il n’y aurait plus de potences et de guillotines ! mais c’est Ă©pouvantable ! il fallait nous sauver. Le prĂ©sident l’a fait ; vive l’empereur ! ― Vous lui rĂ©sistez ; nous vous dĂ©chirons ; nous Ă©crivons sur vous des choses quelconques. Nous savons bien que ce que nous disons n’est pas vrai, mais nous protĂ©geons la sociĂ©tĂ©, et la calomnie qui protĂšge la sociĂ©tĂ© est d’utilitĂ© publique. Puisque la magistrature est avec le coup d’état, la justice y est aussi ; puisque le clergĂ© est avec le coup d’état, la religion y est aussi ; la religion et la justice sont des figures immaculĂ©es et saintes ; la calomnie qui leur est utile participe de l’honneur qu’on leur doit ; c’est une fille publique, soit, mais elle sert des vierges. Respectez-la. Ainsi raisonnent les insulteurs. Ce que le proscrit a de mieux Ă  faire, c’est de penser Ă  autre chose. V Puisqu’il est au bord de la mer, qu’il en profite. Que cette mobilitĂ© sous l’infini lui donne la sagesse. Qu’il mĂ©dite sur l’émeute Ă©ternelle des flots contre le rivage et des impostures contre la vĂ©ritĂ©. Les diatribes sont vainement convulsives. Qu’il regarde la vague cracher sur le rocher, et qu’il se demande ce que cette salive y gagne et ce que ce granit y perd. Non, pas de rĂ©volte contre l’injure, pas de dĂ©pense d’émotion, pas de reprĂ©sailles, ayez une tranquillitĂ© sĂ©vĂšre. La roche ruisselle, mais ne bouge pas. Parfois elle brille du ruissellement. La calomnie finit par ĂȘtre un lustre. À un ruban d’argent sur la rose, on reconnaĂźt que la chenille a passĂ©. Le crachat au front du Christ, quoi de plus beau ! Un prĂȘtre, un certain SĂ©gur, a appelĂ© Garibaldi poltron. Et, en verve de mĂ©taphore, il ajoute Comme la lune. ― Garibaldi poltron comme la lune ! Ceci plaĂźt Ă  la pensĂ©e. Et il en dĂ©coule des consĂ©quences. Achille est lĂąche, donc Thersite est brave ; Voltaire est stupide, donc SĂ©gur est profond. Que le proscrit fasse son devoir, et qu’il laisse la diatribe faire sa besogne. Que le proscrit traquĂ©, trahi, huĂ©, aboyĂ©, mordu, se taise. C’est grand le silence. Aussi bien vouloir Ă©teindre l’injure, c’est l’attiser. Tout ce que l’on jette Ă  la calomnie lui est combustible. Elle emploie Ă  son mĂ©tier sa propre honte. La contredire, c’est la satisfaire. Au fond, la calomnie estime profondĂ©ment le calomniĂ©. C’est elle qui souffre ; elle meurt du dĂ©dain. Elle aspire Ă  l’honneur d’un dĂ©menti. Ne le lui accordez pas. Être souffletĂ©e lui prouverait qu’on l’aperçoit. Elle montrerait sa joue toute chaude en disant Donc j’existe ! VI D’ailleurs, pourquoi et de quoi les proscrits se plaindraient-ils ? Regardez toute l’histoire. Les grands hommes sont encore plus insultĂ©s qu’eux. L’outrage est une vieille habitude humaine ; jeter des pierres plaĂźt aux mains fainĂ©antes ; malheur Ă  tout ce qui dĂ©passe le niveau ; les sommets ont la propriĂ©tĂ© de faire venir d’en haut la foudre et d’en bas la lapidation. C’est presque leur faute ; pourquoi sont-ils des sommets ? Ils attirent le regard et l’affront. Ce passant, l’envieux, n’est jamais absent de la rue et a pour fonction la haine ; et toujours on le rencontre, petit et furieux, dans l’ombre des hauts Ă©difices. Les spĂ©cialistes auraient des Ă©tudes Ă  faire dans la recherche des causes d’insomnie des grands hommes. HomĂšre dort, bonus dormitat ; ce sommeil est piquĂ© par ZoĂŻle. Eschyle sent sur sa peau la cuisson d’Eupolis et de Cratinus ; ces infiniment petits abondent ; Virgile a sur lui MƓvius ; Horace, Licilius ; JuvĂ©nal, Codrus ; Dante a Cecchi ; Shakespeare a Green ; Rotrou a ScudĂ©ri, et Corneille a l’acadĂ©mie ; MoliĂšre a Donneau de VisĂ©, Montesquieu a Desfontaines, Buffon a Labeaumelle, Jean-Jacques a Palissot, Diderot a Nonotte, Voltaire a FrĂ©ron. La gloire, lit dorĂ© oĂč il y a des punaises. L’exil n’est pas la gloire, mais il a avec la gloire cette ressemblance, la vermine. L’adversitĂ© n’est pas une chose qu’on laisse tranquille. Voir le sommeil du juste banni dĂ©plaĂźt aux ramasseurs de miettes sous les tables de NĂ©ron ou de TibĂšre. Comment, il dort ! il est donc heureux ! mordons-le ! Un homme terrassĂ©, gisant, balayĂ© dehors ce qui est tout simple ; quand Vitellius est l’idole, JuvĂ©nal est l’ordure, un expulsĂ©, un dĂ©shĂ©ritĂ©, un vaincu, on est jaloux de cela. Chose bizarre, les proscrits ont des envieux. Cela se comprendrait des hautes vertus enviant les hautes infortunes, de Caton enviant RĂ©gulus, de ThrasĂ©as enviant Brutus, de Rabbe enviant BarbĂšs. Mais point. Ce sont les vils qui se mĂȘlent d’ĂȘtre jaloux des altiers ; ce qui est importunĂ© par la fiĂšre protestation du vaincu, c’est la nullitĂ© plate et vaine. Gustave Planche jalouse Louis Blanc, Baculard jalouse Milton, et Jocrisse jalouse Eschyle. L’insulteur antique ne suivait que le char du vainqueur, l’insulteur actuel suit la claie du vaincu. Le vaincu saigne. Les insulteurs ajoutent leur boue Ă  ce sang. Soit. Qu’ils aient cette joie. Cette joie paraĂźt d’autant plus rĂ©elle qu’elle n’est point haĂŻe du maĂźtre et qu’elle est habituellement payĂ©e. Les fonds secrets s’épanouissent en outrages publics. Les despotes, dans leur guerre aux proscrits, ont deux auxiliaires ; premiĂšrement, l’envie, deuxiĂšmement, la corruption. Quand on dit ce que c’est que l’exil, il faut entrer un peu dans le dĂ©tail. L’indication de certains rongeurs spĂ©ciaux fait partie du sujet, et nous avons dĂ» pĂ©nĂ©trer dans cette entomologie. VII Tels sont les petits cĂŽtĂ©s de l’exil, voici les grands Songer, penser, souffrir. Être seul et sentir qu’on est avec tous ; exĂ©crer le succĂšs du mal, mais plaindre le bonheur du mĂ©chant ; s’affermir comme citoyen et se purifier comme philosophe ; ĂȘtre pauvre, et rĂ©parer sa ruine avec son travail ; mĂ©diter et prĂ©mĂ©diter, mĂ©diter le bien et prĂ©mĂ©diter le mieux ; n’avoir d’autre colĂšre que la colĂšre publique, ignorer la haine personnelle ; respirer le vaste air vivant des solitudes, s’absorber dans la grande rĂȘverie absolue ; regarder ce qui est en haut sans perdre de vue ce qui est en bas ; ne jamais pousser la contemplation de l’idĂ©al jusqu’à l’oubli du tyran ; constater en soi le magnifique mĂ©lange de l’indignation qui s’accroĂźt et de l’apaisement qui augmente ; avoir deux Ăąmes, son Ăąme et la patrie. Une chose est douce, c’est la pitiĂ© d’avance ; tenir la clĂ©mence prĂȘte pour le coupable quand il sera terrassĂ© et agenouillĂ© ; se dire qu’on ne repoussera jamais des mains jointes. On sent une joie auguste Ă  faire aux vaincus de l’avenir, quels qu’ils soient, et aux fugitifs inconnus une promesse d’hospitalitĂ©. La colĂšre dĂ©sarme devant l’ennemi accablĂ©. Celui qui Ă©crit ces lignes a habituĂ© ses compagnons d’exil Ă  lui entendre dire — Si jamais, le lendemain d’une rĂ©volution, Bonaparte en fuite frappe Ă  ma porte et me demande asile, pas un cheveu ne tombera de sa tĂȘte. Ces mĂ©ditations, compliquĂ©es de tous les dĂ©chaĂźnements de l’adversitĂ©, plaisent Ă  la conscience du proscrit. Elles ne l’empĂȘchent pas de faire son devoir. Loin de lĂ . Elles l’y encouragent. Sois d’autant plus sĂ©vĂšre aujourd’hui que tu seras plus compatissant demain ; foudroie le puissant en attendant que tu secoures le suppliant. Plus tard, tu ne mettras Ă  ton amnistie qu’une condition, le repentir. Aujourd’hui tu as affaire au crime heureux. Frappe. Creuser le prĂ©cipice Ă  l’ennemi vainqueur, prĂ©parer l’asile Ă  l’ennemi vaincu, combattre avec l’espoir de pouvoir pardonner, c’est lĂ  le grand effort et le grand rĂȘve de l’exil. Ajoutez Ă  cela le dĂ©vouement Ă  la souffrance universelle. Le proscrit a ce contentement magnanime de ne pas ĂȘtre inutile. BlessĂ© lui-mĂȘme, saignant lui-mĂȘme, il s’oublie, et il panse de son mieux la plaie humaine. On croit qu’il fait des songes ; non ; il cherche la rĂ©alitĂ©. Disons plus, il la trouve. Il rĂŽde dans le dĂ©sert et il songe aux villes, aux tumultes, aux fourmillements, aux misĂšres, Ă  tout ce qui travaille, Ă  la pensĂ©e, Ă  la charrue, Ă  l’aiguille aux doigts rouges de l’ouvriĂšre sans feu dans la mansarde, au mal qui pousse lĂ  oĂč l’on ne sĂšme pas le bien, au chĂŽmage du pĂšre, Ă  l’ignorance de l’enfant, Ă  la croissance des mauvaises herbes dans les cerveaux laissĂ©s incultes, aux rues le soir, aux pĂąles rĂ©verbĂšres, aux offres que la faim peut faire aux passants, aux extrĂ©mitĂ©s sociales, Ă  la triste fille qui se prostitue, hommes, par notre faute. Sondages douloureux et utiles. Couvez le problĂšme, la solution Ă©clora. Il rĂȘve sans relĂąche. Ses pas le long de la mer ne sont point perdus. Il fraternise avec cette puissance, l’abĂźme. Il regarde l’infini, il Ă©coute l’ignorĂ©. La grande voix sombre lui parle. Toute la nature en foule s’offre Ă  ce solitaire. Les analogies sĂ©vĂšres l’enseignent et le conseillent. Fatal, persĂ©cutĂ©, pensif, il a devant lui les nuĂ©es, les souffles, les aigles ; il constate que sa destinĂ©e est tonnante et noire comme les nuĂ©es, que ses persĂ©cuteurs sont vains comme les souffles, et que son Ăąme est libre comme les aigles. Un exilĂ© est un bienveillant. Il aime les roses, les nids, le va-et-vient des papillons. L’étĂ© il s’épanouit dans la douce joie des ĂȘtres ; il a une foi inĂ©branlable dans la bontĂ© secrĂšte et infinie, Ă©tant puĂ©ril au point de croire en Dieu ; il fait du printemps sa maison ; les entrelacements des branches, pleins de charmants antres verts, sont la demeure de son esprit ; il vit en avril, il habite florĂ©al ; il regarde les jardins et les prairies, Ă©motion profonde ; il guette les mystĂšres d’une touffe de gazon ; il Ă©tudie ces rĂ©publiques, les fourmis et les abeilles ; il compare les mĂ©lodies diverses joutant pour l’oreille d’un Virgile invisible dans la gĂ©orgique des bois ; il est souvent attendri jusqu’aux larmes parce que la nature est belle ; la sauvagerie des halliers l’attire, et il en sort doucement effarĂ© ; les attitudes des rochers l’occupent ; il voit Ă  travers sa rĂȘverie les petites filles de trois ans courir sur la grĂšve, leurs pieds nus dans la mer, leurs jupes retroussĂ©es Ă  deux bras, montrant Ă  la fĂ©conditĂ© immense leur ventre innocent ; l’hiver, il Ă©miette du pain sur la neige pour les oiseaux. De temps en temps on lui Ă©crit Vous savez, telle pĂ©nalitĂ© est abolie ; vous savez, telle tĂȘte ne sera pas coupĂ©e. Et il lĂšve les mains au ciel. VIII Contre cet homme dangereux les gouvernements se prĂȘtent main-forte. Ils s’accordent rĂ©ciproquement entre eux la persĂ©cution des proscrits, les internements, les expulsions, quelquefois les extraditions. Les extraditions ! oui, les extraditions. Il en fut question Ă  Jersey, en 1855. Les exilĂ©s purent voir, le 18 octobre, amarrĂ© au quai de Saint-HĂ©lier, un navire de la marine impĂ©riale, l’Ariel, qui venait les chercher ; Victoria offrait les proscrits Ă  NapolĂ©on ; d’un trĂŽne Ă  l’autre on se fait de ces politesses. Le cadeau n’eut pas lieu. La presse royaliste anglaise applaudissait ; mais le peuple de Londres le prenait mal. Il se mit Ă  gronder. Ce peuple est ainsi fait ; son gouvernement peut ĂȘtre caniche, lui il est dogue. Le dogue, c’est un lion dans un chien ; la majestĂ© dans la probitĂ©, c’est le peuple anglais. Ce bon et fier peuple montra les dents ; Palmerston et Bonaparte durent se contenter de l’expulsion. Les proscrits s’émurent mĂ©diocrement. Ils reçurent avec un sourire la signification officielle, un peu baragouinĂ©e. Soit, dirent les proscrits. Expioulcheune. Cette prononciation les satisfit. À cette Ă©poque, si les gouvernements Ă©taient de connivence avec le prescripteur, on sentait entre les proscrits et les peuples une complicitĂ© superbe. Cette solidaritĂ©, d’oĂč rĂ©sultera l’avenir, se manifestait sous toutes les formes, et l’on en trouvera les marques Ă  chacune des pages de ce livre. Elle Ă©clatait Ă  l’occasion d’un passant quelconque, d’un homme isolĂ©, d’un voyageur reconnu sur une route ; faits imperceptibles sans doute, et de peu d’importance, mais significatifs. En voici un qui mĂ©rite peut-ĂȘtre qu’on s’en souvienne. IX En l’étĂ© de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le maximum de gloire possible Ă  un crime. Il Ă©tait sur le sommet de sa montagne, car on arrive en haut de la honte ; rien ne lui faisait plus obstacle ; il Ă©tait infĂąme et suprĂȘme ; pas de victoire plus complĂšte, car il semblait avoir vaincu les consciences. MajestĂ©s et altesses, tout Ă©tait Ă  ses pieds ou dans ses bras ; Windsor, le Kremlin, SchƓnbrunn et Potsdam se donnaient rendez-vous aux Tuileries ; on avait tout, la gloire politique, M. Rouher ; la gloire militaire, M. Bazaine ; et la gloire littĂ©raire, M. Nisard ; on Ă©tait acceptĂ© par de grands caractĂšres, tels que MM. Vieillard et MĂ©rimĂ©e ; le Deux-DĂ©cembre avait pour lui la durĂ©e, les quinze annĂ©es de Tacite, grande mortalis Ɠvi spatium ; l’empire Ă©tait en plein triomphe et en plein midi, s’étalant. On se moquait d’HomĂšre sur les théùtres et de Shakespeare Ă  l’acadĂ©mie. Les professeurs d’histoire affirmaient que LĂ©onidas et Guillaume Tell n’avaient jamais existĂ© ; tout Ă©tait en harmonie ; rien ne dĂ©tonnait, et il y avait accord entre la platitude des idĂ©es et la soumission des hommes ; la bassesse des doctrines Ă©tait Ă©gale Ă  la fiertĂ© des personnages ; l’avilissement faisait loi ; une sorte d’Anglo-France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria, composĂ©e de libertĂ© selon Palmerston et d’empire selon Troplong ; plus qu’une alliance, presque un baiser. Le grand juge d’Angleterre rendait des arrĂȘts de complaisance ; le gouvernement britannique se dĂ©clarait le serviteur du gouvernement impĂ©rial, et, comme on vient de le voir, lui prouvait sa subordination par des expulsions, des procĂšs, des menaces d’alien-bill, et de petites persĂ©cutions, format anglais. Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait l’Angleterre, mais elle rĂ©gnait ; la France esclave, l’Angleterre domestique, telle Ă©tait la situation. Quant Ă  l’avenir, il Ă©tait masquĂ©. Mais le prĂ©sent Ă©tait de l’opprobre Ă  visage dĂ©couvert, et, de l’aveu de tous, c’était magnifique. À Paris, l’exposition universelle resplendissait et Ă©blouissait l’Europe ; il y avait lĂ  des merveilles ; entre autres, sur un piĂ©destal, le canon Krupp, et l’empereur des français fĂ©licitait le roi de Prusse. C’était le grand moment prospĂšre. Jamais les proscrits n’avaient Ă©tĂ© plus mal vus. Dans certains journaux anglais, on les appelait les rebelles ». Dans ce mĂȘme Ă©tĂ©, un jour du mois de juillet, un passager faisait la traversĂ©e de Guernesey Ă  Southampton. Ce passager Ă©tait un de ces rebelles » dont on vient de parler. Il Ă©tait reprĂ©sentant du peuple en 1851 et avait Ă©tĂ© exilĂ© le 2 dĂ©cembre. Ce passager, dont le nom est inutile Ă  dire ici, car il n’a Ă©tĂ© que l’occasion du fait que nous allons raconter, s’était embarquĂ© le matin mĂȘme, Ă  Saint-Pierre-Port, sur le bateau-poste Normandy. La traversĂ©e de Guernesey Ă  Southampton est de sept ou huit heures. C’était l’époque oĂč le khĂ©dive, aprĂšs avoir saluĂ© NapolĂ©on, venait saluer Victoria, et, ce jour-lĂ  mĂȘme, la reine d’Angleterre offrait au vice-roi d’Égypte le spectacle de la flotte anglaise dans la rade de Sheerness, voisine de Southampton. Le passager dont nous venons de parler Ă©tait un homme Ă  cheveux blancs, silencieux, attentif Ă  la mer. Il se tenait debout prĂšs du timonier. Le Normandy avait quittĂ© Guernesey Ă  dix heures du matin ; il Ă©tait environ trois heures de l’aprĂšs-midi ; on approchait des Needles, qui marquent l’extrĂ©mitĂ© sud de l’üle de Wight ; on apercevait cette haute architecture sauvage de la mer et ces colossales pointes de craie qui sortent de l’ocĂ©an comme les clochers d’une prodigieuse cathĂ©drale engloutie ; on allait entrer dans la riviĂšre de Southampton ; le timonier commençait Ă  manƓuvrer Ă  bĂąbord. Le passager regardait l’approche des Aiguilles, quand tout Ă  coup il s’entendit appeler par son nom ; il se retourna ; il avait devant lui le capitaine du navire. Ce capitaine Ă©tait Ă  peu prĂšs du mĂȘme Ăąge que lui ; il se nommait Harvey ; il avait de robustes Ă©paules, d’épais favoris blancs, la face hĂąlĂ©e et fiĂšre, l’Ɠil gai. — Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous dĂ©siriez voir la flotte anglaise ? Le passager n’avait pas exprimĂ© ce vƓu, mais il avait entendu des femmes tĂ©moigner vivement ce dĂ©sir autour de lui. Il se borna Ă  rĂ©pondre — Mais, capitaine, ce n’est pas votre itinĂ©raire. Le capitaine reprit — Ce sera mon itinĂ©raire si vous le voulez. Le passager eut un mouvement de surprise. — Changer votre route ? — Oui. — Pour m’ĂȘtre agrĂ©able ? — Oui. — Un vaisseau français ne ferait pas cela pour moi ! — Ce qu’un vaisseau français ne ferait pas pour vous, dit le capitaine, un vaisseau anglais le fera. Et il reprit — Seulement, pour ma responsabilitĂ© devant mes chefs, Ă©crivez-moi sur mon livre votre volontĂ©. Et il prĂ©senta son livre de bord au passager, qui Ă©crivit sous sa dictĂ©e Je dĂ©sire voir la flotte anglaise », et signa. Un moment aprĂšs, le steamer obliquait Ă  tribord, laissait Ă  gauche les Aiguilles et la riviĂšre de Southampton et entrait dans la rade de Sheerness. Le spectacle Ă©tait beau en effet. Toutes les batteries mĂȘlaient leurs fumĂ©es et leurs tonnerres ; les silhouettes des massifs navires cuirassĂ©s s’échelonnaient les unes derriĂšre les autres dans une brume rougeĂątre, vaste pĂȘle-mĂȘle de mĂątures apparues et disparues ; le Normandy passait au milieu de ces hautes ombres, saluĂ© par les hurrahs ; cette course Ă  travers la flotte anglaise dura plus de deux heures. Vers sept heures, quand le Normandy arriva Ă  Southampton, il Ă©tait pavoisĂ©. Un des amis du capitaine Harvey, M. Rascol, directeur du Courrier de l’Europe, l’attendait sur le port ; il s’étonna du navire pavoisĂ©. — Pour qui donc avez-vous pavoisĂ©, capitaine ? Pour le khĂ©dive ? Le capitaine rĂ©pondit — Pour le proscrit. Pour le proscrit. Traduisez Pour la France. Nous n’aurions pas racontĂ© ce fait, s’il n’empruntait une grandeur singuliĂšre Ă  la fin du capitaine Harvey. Cette fin, la voici. Trois ans aprĂšs cette revue de Sheerness, trĂšs peu de temps aprĂšs avoir remis Ă  son passager de juillet 1867 une adresse des marins de la Manche, dans la nuit du 17 mars 1870, le capitaine Harvey faisait son trajet habituel de Southampton Ă  Guernesey. Une brume couvrait la mer. Le capitaine Harvey Ă©tait debout sur la passerelle du steamer, et manƓuvrait avec prĂ©caution, Ă  cause de la nuit et du brouillard. Les passagers dormaient. Le Normandy Ă©tait un trĂšs grand navire, le plus beau peut-ĂȘtre des bateaux-poste de la Manche, six cents tonneaux, deux cent vingt pieds anglais de long, vingt-cinq de large ; il Ă©tait jeune », comme disent les marins, il n’avait pas sept ans. Il avait Ă©tĂ© construit en 1863. Le brouillard s’épaississait, on Ă©tait sorti de la riviĂšre de Southampton, on Ă©tait en pleine mer, Ă  environ quinze milles au delĂ  des Aiguilles. Le packet avançait lentement. Il Ă©tait quatre heures du matin. L’obscuritĂ© Ă©tait absolue, une sorte de plafond bas enveloppait le steamer, on distinguait Ă  peine la pointe des mĂąts. Rien de terrible comme ces navires aveugles qui vont dans la nuit. Tout Ă  coup dans la brume une noirceur surgit ; fantĂŽme et montagne, un promontoire d’ombre courant dans l’écume et trouant les tĂ©nĂšbres. C’était la Mary, grand steamer Ă  hĂ©lice, venant d’Odessa, allant Ă  Grimsby, avec un chargement de cinq cents tonnes de blĂ© ; vitesse Ă©norme, poids immense. La Mary courait droit sur le Normandy. Nul moyen d’éviter l’abordage, tant ces spectres de navires dans le brouillard se dressent vite. Ce sont des rencontres sans approche. Avant qu’on ait achevĂ© de les voir, on est mort. La Mary, lancĂ©e Ă  toute vapeur, prit le Normandy par le travers, et l’éventra. Du choc, elle-mĂȘme, avariĂ©e, s’arrĂȘta. Il y avait sur le Normandy vingt-huit hommes d’équipage, une femme de service, la stuartess, et trente et un passagers, dont douze femmes. La secousse fut effroyable. En un instant, tous furent sur le pont, hommes, femmes, enfants, demi-nus, courant, criant, pleurant. L’eau entrait furieuse. La fournaise de la machine, atteinte par le flot, rĂąlait. Le navire n’avait pas de cloisons Ă©tanches ; les ceintures de sauvetage manquaient. Le capitaine Harvey, droit sur la passerelle de commandement, cria — Silence tous, et attention ! Les canots Ă  la mer. Les femmes d’abord, les passagers ensuite. L’équipage aprĂšs. Il y a soixante personnes Ă  sauver. On Ă©tait soixante et un. Mais il s’oubliait. On dĂ©tacha les embarcations Tous s’y prĂ©cipitaient. Cette hĂąte pouvait faire chavirer les canots. Ockleford, le lieutenant, et les trois contre-maĂźtres, Goodwin, Bennett et West, continrent cette foule Ă©perdue d’horreur. Dormir, et tout Ă  coup, et tout de suite, mourir, c’est affreux. Cependant, au-dessus des cris et des bruits, on entendait la voix grave du capitaine, et ce bref dialogue s’échangeait dans les tĂ©nĂšbres — MĂ©canicien Locks ? — Capitaine ? — Comment est le fourneau ? — NoyĂ©. — Le feu ? — Éteint. — La machine ? — Morte. Le capitaine cria — Lieutenant Ockleford ? Le lieutenant rĂ©pondit — PrĂ©sent. Le capitaine reprit — Combien avons-nous de minutes ? — Vingt. — Cela suffit, dit le capitaine. Que chacun s’embarque Ă  son tour. Lieutenant Ockleford, avez-vous vos pistolets ? — Oui, capitaine. — BrĂ»lez la cervelle Ă  tout homme qui voudrait passer avant une femme. Tous se turent. Personne ne rĂ©sista ; cette foule sentant au-dessus d’elle cette grande Ăąme. La Mary, de son cĂŽtĂ©, avait mis ses embarcations Ă  la mer, et venait au secours de ce naufrage qu’elle avait fait. Le sauvetage s’opĂ©ra avec ordre et presque sans lutte. Il y avait, comme toujours, de tristes Ă©goĂŻsmes ; il y eut aussi de pathĂ©tiques dĂ©vouements[1]. Harvey, impassible Ă  son poste de capitaine, commandait, dominait, dirigeait, s’occupait de tout et de tous, gouvernait avec calme cette angoisse, et semblait donner des ordres Ă  la catastrophe. On eĂ»t dit que le naufrage lui obĂ©issait. À un certain moment il cria — Sauvez ClĂ©ment. ClĂ©ment, c’était le mousse. Un enfant. Le navire dĂ©croissait lentement dans l’eau profonde. On hĂątait le plus possible le va-et-vient des embarcations entre le Normandy et la Mary. — Faites vite, criait le capitaine. À la vingtiĂšme minute le steamer sombra. L’avant plongea d’abord, puis l’arriĂšre. Le capitaine Harvey, debout sur la passerelle, ne fit pas un geste, ne dit pas un mot, et entra immobile dans l’abĂźme. On vit, Ă  travers la brume sinistre, cette statue noire s’enfoncer dans la mer. Ainsi finit le capitaine Harvey. Qu’il reçoive ici l’adieu du proscrit. Pas un marin de la Manche ne l’égalait. AprĂšs s’ĂȘtre imposĂ© toute sa vie le devoir d’ĂȘtre un homme, il usa en mourant du droit d’ĂȘtre un hĂ©ros. X Est-ce que le proscrit liait le prescripteur ? Non. Il le combat ; c’est tout. À outrance ? oui. Comme ennemi public toujours, jamais comme ennemi personnel. La colĂšre de l’honnĂȘte homme ne va pas au delĂ  du nĂ©cessaire. Le proscrit exĂšcre le tyran et ignore la personne du proscripteur. S’il la connaĂźt, il ne l’attaque que dans la proportion du devoir. Au besoin le proscrit rend justice au proscripteur ; si le proscripteur, par exemple, est dans une certaine mesure Ă©crivain et a une littĂ©rature suffisante, le proscrit en convient volontiers. Il est incontestable, soit dit en passant, que NapolĂ©on III eĂ»t Ă©tĂ© un acadĂ©micien convenable ; l’acadĂ©mie sous l’empire avait, par politesse sans doute, suffisamment abaissĂ© son niveau pour que l’empereur pĂ»t en ĂȘtre ; l’empereur eĂ»t pu se croire lĂ  parmi ses pairs littĂ©raires, et sa majestĂ© n’eĂ»t aucunement dĂ©parĂ© celle des quarante. À l’époque oĂč l’on annonçait la candidature de l’empereur Ă  un fauteuil vacant, un acadĂ©micien de notre connaissance, voulant rendre Ă  la fois justice Ă  l’historien de CĂ©sar et Ă  l’homme de DĂ©cembre, avait d’avance rĂ©digĂ© ainsi son bulletin de vote Je vote pour l’admission de M. Louis Bonaparte Ă  l’acadĂ©mie et au bagne. On le voit, toutes les concessions possibles, le proscrit les fait. Il n’est absolu qu’au point de vue des principes. LĂ  son inflexibilitĂ© commence. LĂ  il cesse d’ĂȘtre ce que dans le jargon politique on nomme un homme pratique ». De lĂ  ses rĂ©signations Ă  tout, aux violences, aux injures, Ă  la ruine, Ă  l’exil. Que voulez-vous qu’il y fasse ? Il a dans la bouche la vĂ©ritĂ© qui, au besoin, parlerait malgrĂ© lui. Parler par elle et pour elle, c’est lĂ  son fier bonheur. Le vrai a deux noms ; les philosophes l’appellent l’idĂ©al, les hommes d’état l’appellent le chimĂ©rique. Les hommes d’état ont-ils raison ? Nous ne le pensons pas. À les entendre, tous les conseils que peut donner un proscrit sont chimĂ©riques ». En admettant, disent-ils, que ces conseils aient pour eux la vĂ©ritĂ©, ils ont contre eux la rĂ©alitĂ©. Examinons. Le proscrit est un homme chimĂ©rique. Soit. C’est un voyant aveugle ; voyant du cĂŽtĂ© de l’absolu, aveugle du cĂŽtĂ© du relatif. Il fait de bonne philosophie et de mauvaise politique. Si on l’écoutait, on irait aux abĂźmes. Ses conseils sont des conseils d’honnĂȘtetĂ© et de perdition. Les principes lui donnent raison, mais les faits lui donnent tort. Voyons les faits. John Brown est vaincu Ă  Harper’s Ferry. Les hommes d’état disent Pendez-le. Le proscrit dit Respectez-le. On pend John Brown ; l’Union se disloque, la guerre du Sud Ă©clate. John Brown Ă©pargnĂ©, c’était l’AmĂ©rique Ă©pargnĂ©e. Au point de vue du fait, qui a eu raison, les hommes pratiques, ou l’homme chimĂ©rique ? DeuxiĂšme fait. Maximilien est pris Ă  Queretaro. Les hommes pratiques disent Fusillez-le. L’homme chimĂ©rique dit Graciez-le. On fusille Maximilien. Cela suffit pour rapetisser une chose immense. L’hĂ©roĂŻque lutte du Mexique perd son suprĂȘme lustre, la clĂ©mence hautaine. Maximilien graciĂ©, c’était le Mexique dĂ©sormais inviolable, c’était cette nation, qui avait constatĂ© son indĂ©pendance par la guerre, constatant par la civilisation sa souverainetĂ© ; c’était, sur le front de ce peuple, aprĂšs le casque, la couronne. Cette fois encore, l’homme chimĂ©rique voyait juste. TroisiĂšme fait. Isabelle est dĂ©trĂŽnĂ©e. Que va devenir l’Espagne ? rĂ©publique ou monarchie ? Sois monarchie ! disent les hommes d’état ! Sois rĂ©publique ! dit le proscrit. L’homme chimĂ©rique n’est pas Ă©coutĂ©, les hommes pratiques l’emportent ; l’Espagne se fait monarchie. Elle tombe d’Isabelle en AmĂ©dĂ©e, et d’AmĂ©dĂ©e en Alphonse, en attendant Carlos ; ceci ne regarde que l’Espagne. Mais voici qui regarde le monde cette monarchie en quĂȘte d’un monarque donne prĂ©texte Ă  Hohenzollern ; de lĂ  l’embuscade de la Prusse, de lĂ  l’égorgement de la France, de lĂ  Sedan, de lĂ  la honte et la nuit. Supposez l’Espagne rĂ©publique, nul prĂ©texte Ă  un guet-apens, aucun Hohenzollern possible, pas de catastrophes. Donc le conseil du proscrit Ă©tait sage. Si par hasard on dĂ©couvrait un jour cette chose Ă©trange que la vĂ©ritĂ© n’est pas imbĂ©cile, que l’esprit de compassion et de dĂ©livrance a du bon, que l’homme fort c’est l’homme droit, et que c’est la raison qui a raison ! Aujourd’hui, au milieu des calamitĂ©s, aprĂšs la guerre Ă©trangĂšre, aprĂšs la guerre civile, en prĂ©sence des responsabilitĂ©s encourues de deux cĂŽtĂ©s, le proscrit d’autrefois songe aux proscrits d’aujourd’hui, il se penche sur les exils, il a voulu sauver John Brown, il a voulu sauver Maximilien, il a voulu sauver la France, ce passĂ© lui Ă©claire l’avenir, il voudrait fermer la plaie de la patrie et il demande l’amnistie. Est-ce un aveugle ? est-ce un voyant ? XI En dĂ©cembre 1851, quand celui qui Ă©crit ces lignes arriva chez l’étranger, la vie eut d’abord quelque duretĂ©. C’est en exil surtout que se fait sentir le res angusta domi. Cette esquisse sommaire de ce que c’est que l’exil » ne serait pas complĂšte si ce cĂŽtĂ© matĂ©riel de l’existence du proscrit n’était pas indiquĂ©, en passant, et du reste, avec la sobriĂ©tĂ© convenable. De tout ce que cet exilĂ© avait possĂ©dĂ© il lui restait sept mille cinq cents francs de revenu annuel. Son théùtre, qui lui rapportait soixante mille francs par an, Ă©tait supprimĂ©. La hĂątive vente Ă  l’encan de son mobilier avait produit un peu moins de treize mille francs. Il avait neuf personnes Ă  nourrir. Il avait Ă  pourvoir aux dĂ©placements, aux voyages, aux emmĂ©nagements nouveaux, aux mouvements d’un groupe dont il Ă©tait le centre, Ă  tout l’inattendu d’une existence dĂ©sormais arrachĂ©e de terre et maniable Ă  tous les vents ; un proscrit, c’est un dĂ©racinĂ©. Il fallait conserver la dignitĂ© de la vie et faire en sorte qu’autour de lui personne ne souffrĂźt. De lĂ  une nĂ©cessitĂ© immĂ©diate de travail. Disons que la premiĂšre maison d’exil, Marine-Terrace, Ă©tait louĂ©e au prix trĂšs modĂ©rĂ© de quinze cents francs par an. Le marchĂ© français Ă©tait fermĂ© Ă  ses publications. Ses premiers Ă©diteurs belges imprimĂšrent tous ses livres sans lui rendre aucun compte, entre autres les deux volumes des ƒuvres oratoires. NapolĂ©on le Petit fit seul exception. Quant aux ChĂątiments, ils coĂ»tĂšrent Ă  l’auteur deux mille cinq cents francs. Cette somme, confiĂ©e Ă  l’éditeur Samuel, n’a jamais Ă©tĂ© remboursĂ©e. Le produit total de toutes les Ă©ditions des ChĂątiments a Ă©tĂ© pendant dix-huit ans confisquĂ© par les Ă©diteurs Ă©trangers. Les journaux royalistes anglais faisaient sonner trĂšs haut l’hospitalitĂ© anglaise, mĂ©langĂ©e, on s’en souvient, d’assauts nocturnes et d’expulsions, du reste comme l’hospitalitĂ© belge. Ce que l’hospitalitĂ© anglaise avait de complet, c’était sa tendresse pour les livres des exilĂ©s. Elle rĂ©imprimait ces livres et les publiait et les vendait avec l’empressement le plus cordial au bĂ©nĂ©fice des Ă©diteurs anglais. L’hospitalitĂ© pour le livre allait jusqu’à oublier l’auteur. La loi anglaise, qui fait partie de l’hospitalitĂ© britannique, permet ce genre d’oubli. Le devoir d’un livre est de laisser mourir de faim l’auteur, tĂ©moin Chatterton, et d’enrichir l’éditeur. Les ChĂątiments en particulier ont Ă©tĂ© vendus et se vendent encore et toujours en Angleterre au profit unique du libraire Jeffs. Le théùtre anglais n’était pas moins hospitalier pour les piĂšces françaises que la librairie anglaise pour les livres français. Aucun droit d’auteur n’a jamais Ă©tĂ© payĂ© pour Ruy Blas, jouĂ© plus de deux cents fois en Angleterre. Ce n’est pas sans raison, on le voit, que la presse royaliste-bonapartiste de Londres reprochait aux proscrits d’abuser de l’hospitalitĂ© anglaise. Cette presse a souvent appelĂ© celui qui Ă©crit ces lignes, avare. Elle l’appelait aussi ivrogne », abandonned drinker. Ces dĂ©tails font partie de l’exil. XII Cet exilĂ© ne se plaint de rien. Il a travaillĂ©. Il a reconstruit sa vie pour lui et pour les siens. Tout est bien. Y a-t-il du mĂ©rite Ă  ĂȘtre proscrit ? Non. Cela revient Ă  demander Y a-t-il du mĂ©rite Ă  ĂȘtre honnĂȘte homme ? Un proscrit est un honnĂȘte homme qui persiste dans l’honnĂȘtetĂ©. VoilĂ  tout. Il y a telle Ă©poque oĂč cette persistance est rare. Soit. Cette raretĂ© ĂŽte quelque chose Ă  l’époque, mais n’ajoute rien Ă  l’honnĂȘte homme. L’honnĂȘtetĂ©, comme la virginitĂ©, existe en dehors de l’éloge. Vous ĂȘtes pur parce que vous ĂȘtes pur. L’hermine n’a aucun mĂ©rite Ă  ĂȘtre blanche. Un reprĂ©sentant proscrit pour le peuple fait un acte de probitĂ©. Il a promis, il tient sa promesse. Il la tient au delĂ  mĂȘme de la promesse, comme doit faire tout homme scrupuleux. C’est en cela que le mandat impĂ©ratif est inutile ; le mandat impĂ©ratif a le tort de mettre un mot dĂ©gradant sur une chose noble, qui est l’acceptation du devoir ; en outre, il omet l’essentiel, qui est le sacrifice ; le sacrifice, nĂ©cessaire Ă  accomplir, impossible Ă  imposer. L’engagement rĂ©ciproque, la main de l’élu mise dans la main de l’électeur, le mandant et le mandataire se donnent mutuellement parole, le mandataire de dĂ©fendre le mandant, le mandant de soutenir le mandataire, deux droits et deux forces mĂȘlĂ©s, telle est la vĂ©ritĂ©. Cela Ă©tant, le reprĂ©sentant doit faire son devoir, et le peuple le sien. C’est la dette de la conscience acquittĂ©e des deux cĂŽtĂ©s. Mais quoi, se dĂ©vouer jusqu’à l’exil ? Sans doute. Alors c’est beau ; non, c’est simple. Tout ce qu’on peut dire du reprĂ©sentant proscrit, c’est qu’il n’a pas trompĂ© sur la qualitĂ© de la chose promise. Un mandat est un contrat. Il n’y a aucune gloire Ă  ne point vendre Ă  faux poids. Le reprĂ©sentant honnĂȘte homme exĂ©cute le contrat. Il doit aller, et il va, jusqu’au bout de l’honneur et de la conscience. LĂ  il trouve le prĂ©cipice. Soit. Il y tombe. Parfaitement. Y meurt-il ? Non, il y vit. XIII RĂ©sumons-nous. Ce genre d’existence, l’exil, a, on le voit, une certaine variĂ©tĂ© d’aspects. C’est de cette vie, agitĂ©e si l’on regarde la destinĂ©e, tranquille si l’on regarde l’ñme, qu’a vĂ©cu, de 1851 Ă  1870, du Deux-DĂ©cembre au Quatre-Septembre, l’absent qui rend aujourd’hui compte Ă  son pays de son absence par la publication de ce livre. Cette absence a durĂ© dix-neuf ans et neuf mois. Qu’a-t-il fait pendant ces longues annĂ©es ? Il a essayĂ© de ne pas ĂȘtre inutile. La seule belle chose de cette absence, c’est que lui, misĂ©rable, les misĂšres sont venues le trouver ; les naufrages ont demandĂ© secours Ă  ce naufragĂ©. Non seulement les individus, mais les peuples ; non seulement les peuples, mais les consciences ; non seulement les consciences, mais les vĂ©ritĂ©s. Il lui a Ă©tĂ© donnĂ© de tendre la main du haut de son Ă©cueil Ă  l’idĂ©al tombĂ© dans le gouffre ; il lui semblait par moments que l’avenir en dĂ©tresse tĂąchait d’aborder Ă  son rocher. Qu’était-il pourtant ? Peu de chose. Un effort vivant. En prĂ©sence de toutes les mauvaises forces conjurĂ©es et triomphantes, qu’est-ce qu’une volontĂ© ? Rien, si elle reprĂ©sente l’égoĂŻsme ; tout, si elle reprĂ©sente le droit. La plus inexpugnable des positions rĂ©sulte du plus profond des Ă©croulements ; il suffit que l’homme Ă©croulĂ© soit un homme juste ; insistons-y, si cet homme a raison, il est bon qu’il soit accablĂ©, ruinĂ©, spoliĂ©, expatriĂ©, bafouĂ©, insultĂ©, reniĂ©, calomniĂ© et qu’il rĂ©sume en lui toutes les formes de la dĂ©faite et de la faiblesse ; alors il est tout-puissant. Il est indomptable ayant en lui la droiture ; il est invincible ayant pour lui la rĂ©alitĂ©. Quelle force que ceci n’ĂȘtre rien ! N’avoir plus rien Ă  soi, n’avoir plus rien sur soi, c’est la meilleure condition de combat. Cette absence d’armure prouve l’invulnĂ©rable. Pas de situation plus haute que celle-lĂ , ĂȘtre tombĂ© pour la justice. En face de l’empereur se dresse le proscrit. L’empereur damne, le proscrit condamne. L’un dispose des codes et des juges ; l’autre dispose des vĂ©ritĂ©s. Oui, il est bon d’ĂȘtre tombĂ©. La chute de ce qui a Ă©tĂ© la prospĂ©ritĂ© fait l’autoritĂ© d’un homme ; votre pouvoir et votre richesse sont souvent votre obstacle ; quand cela vous quitte, vous ĂȘtes dĂ©barrassĂ©, et vous vous sentez libre et maĂźtre ; rien ne vous gĂȘne dĂ©sormais ; en vous retirant tout on vous a tout donnĂ© ; tout est permis Ă  qui tout est dĂ©fendu ; vous n’ĂȘtes plus contraint d’ĂȘtre acadĂ©mique et parlementaire ; vous avez la redoutable aisance du vrai, sauvagement superbe. La puissance du proscrit se compose de deux Ă©lĂ©ments ; l’un qui est l’injustice de sa destinĂ©e, l’autre qui est la justice de sa cause. Ces deux forces contradictoires s’appuient l’une sur l’autre ; situation formidable et qui peut se rĂ©sumer en deux mots Hors la loi, dans le droit. Le tyran qui vous attaque rencontre pour premier adversaire sa propre iniquitĂ©, c’est-Ă -dire lui-mĂȘme, et pour deuxiĂšme adversaire votre conscience, c’est-Ă -dire Dieu. Combat, certes, inĂ©gal. DĂ©faite certaine du tyran. Allez devant vous, justicier. Ce sont ces rĂ©alitĂ©s que, dans les premiĂšres pages de cette introduction, nous avons essayĂ© d’exprimer en cette ligne L’exil, c’est la nuditĂ© du droit. XIV C’est pourquoi celui qui Ă©crit ceci a Ă©tĂ© pendant ces dix-neuf annĂ©es content et triste ; content de lui-mĂȘme, triste d’autrui ; content de se sentir honnĂȘte, triste du crime Ă  extension indĂ©finie qui d’ñme en Ăąme gagnait la conscience publique et avait fini par s’appeler la satisfaction des intĂ©rĂȘts. Il Ă©tait indignĂ© et accablĂ© de ce malheur national qu’on appelait la prospĂ©ritĂ© de l’empire. Les joies d’orgie sont misĂšres. Une prospĂ©ritĂ© qui est la dorure d’un forfait ment et couve une calamitĂ©. L’Ɠuf du Deux-DĂ©cembre est Sedan. C’étaient lĂ  les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs. Il pressentait l’avenir et dĂ©nonçait dans l’étourdissement des fĂȘtes l’approche des catastrophes. Il entendait le pas des Ă©vĂ©nements auquel sont sourds les heureux. Les catastrophes sont arrivĂ©es, ayant en elles la double force d’impulsion qui leur venait de Bonaparte et de Bismarck, d’un guet-apens punissant l’autre. En somme, l’empire est tombĂ© et la France se relĂšvera. Dix milliards et deux provinces, c’est notre rançon. C’est cher, et nous avons droit au remboursement. En attendant, soyons calmes ; l’empire de moins, c’est l’honneur de plus. La situation actuelle est bonne. Mieux vaut la France mutilĂ©e par une voie de fait qu’amoindrie par un dĂ©shonneur. C’est la diffĂ©rence d’une plaie Ă  un virus. On guĂ©rit de la plaie, on meurt de la peste. La France eĂ»t agonisĂ© par l’empire. La honte bue, c’est la France morte. Aujourd’hui la honte est vomie, la France vivra. Le peuple n’a plus rien en lui que de sain et de robuste, Ă  prĂ©sent que le 18 brumaire et le 2 dĂ©cembre sont recrachĂ©s. Dans la solitude oĂč il mĂ©ditait l’avenir, les prĂ©occupations de l’exilĂ© Ă©taient sĂ©vĂšres, mais sereines ; ses dĂ©sespoirs Ă©taient mĂȘlĂ©s d’espĂ©rances. Il avait, on vient de le voir, la mĂ©lancolie du malheur public, et en mĂȘme temps la joie altiĂšre de se sentir proscrit. L’exil Ă©tait pour cet homme une joie, parce qu’il Ă©tait une puissance. Une bulle dit de Luther excommuniĂ©, mais indomptĂ© Stat coram pontifice sicut Satanas coram Jehovah. La comparaison est juste, et le proscrit qui parle ici le reconnaĂźt. Par-dessus le silence fait en France, par-dessus la tribune aplatie, par-dessus la presse bĂąillonnĂ©e, le proscrit, libre comme le Satan du vrai devant le JĂ©hovah du faux, pouvait prendre la parole et la prenait. Il dĂ©fendait le suffrage universel contre le plĂ©biscite, le peuple contre la foule, la gloire contre le reĂźtre, la justice contre le juge, le flambeau contre le bĂ»cher, et Dieu contre le prĂȘtre. De lĂ  ce long cri qui remplit ce livre. De toutes parts, nous venons de le dire et dans ce livre on le verra, les dĂ©tresses s’adressaient Ă  lui, sachant qu’il ne reculait devant aucun devoir. Les opprimĂ©s voyaient en lui l’accusateur public du crime universel. Il suffit, pour accepter cette mission, d’ĂȘtre une Ăąme, et, pour remplir cette fonction, d’ĂȘtre une voix. Une Ăąme probe et une voix libre, il a Ă©tĂ© cela. Il entendait des appels Ă  l’horizon, et du fond de son isolement il y rĂ©pondait. C’est lĂ  ce qu’on va lire. Toutes les persĂ©cutions des maĂźtres se dĂ©chaĂźnaient sur lui, et il y avait, et il y a encore, sur son nom une inexprimable condensation de haine ; mais qu’est-ce que cela fait, et qu’importe ? Il n’en a pas moins eu le fier bonheur d’ĂȘtre proscrit vingt ans, et de tenir tĂȘte, lui solitaire Ă  toutes les multitudes, lui dĂ©sarmĂ© Ă  toutes les lĂ©gions, lui rĂȘveur Ă  tous les meurtriers, lui banni Ă  tous les despotes, lui atome Ă  tous les colosses, n’ayant en lui que cette seule force, un rayon de lumiĂšre. Cette lumiĂšre, c’était, nous l’avons dit, le droit, l’éternel droit. Il remercie Dieu. Pendant tout le temps qu’il faut Ă  un front de quarante ans pour devenir un front de soixante ans, il a vĂ©cu de cette vie hautaine. Il a Ă©tĂ© l’expulsĂ©, le traquĂ©, le chassĂ©. Il a Ă©tĂ© abandonnĂ© de tous et n’a abandonnĂ© personne. Il a connu l’excellence du dĂ©sert ; c’est au dĂ©sert qu’est l’écho. LĂ  on entend la clameur des peuples. Pendant que les oppresseurs travaillaient au mal sous la fixitĂ© de son regard, il a tĂąchĂ© de travailler au bien. Il a laissĂ© tous les tyrans manier toutes les foudres au-dessus de sa tĂȘte, n’ayant, lui, d’autre souci que la calamitĂ© publique. Il a habitĂ© un Ă©cueil, il a rĂȘvĂ©, mĂ©ditĂ©, songĂ©, tranquille sous une nuĂ©e de colĂšre et de menaces ; et il se dĂ©clare satisfait ; car de quoi peut-on se plaindre quand on a eu vingt ans auprĂšs de soi et avec soi, la justice, la raison, la conscience, la vĂ©ritĂ©, le droit, et la mer aux bruits immenses ? Et dans toute cette ombre il a Ă©tĂ© aimĂ©. La haine n’a pas Ă©tĂ© seule sur lui ; un sombre amour rayonnait jusqu’à sa solitude ; il a senti la profonde chaleur du peuple doux et triste, l’ouverture des cƓurs s’est faite de son cĂŽtĂ©, il remercie l’immense Ăąme humaine. Il a Ă©tĂ© aimĂ© de loin et de prĂšs. Il a eu autour de lui d’intrĂ©pides compagnons d’épreuve, obstinĂ©s au devoir, opiniĂątres au juste et au vrai, combattants indignĂ©s et souriants ; cet illustre Vacquerie, cet admirable Paul Meurice, ce stoĂŻque SchƓlcher, et Ribeyrolles, et Dulac, et Kesler, ces vaillants hommes, et toi, mon Charles, et toi, mon Victor
 – Je m’arrĂȘte. Laissez-moi me souvenir. XV Il ne finira pas ces pages, pourtant, sans dire que, durant cette longue nuit faite par l’exil, il n’a pas perdu de vue Paris un seul instant. Il le constate, et, lui qui a Ă©tĂ© si longtemps l’habitant de l’obscuritĂ©, il a le droit de le constater, mĂȘme dans l’assombrissement de l’Europe, mĂȘme dans l’occultation de la France, Paris ne s’éclipse pas. Cela tient Ă  ce que Paris est la frontiĂšre de l’avenir. FrontiĂšre visible de l’inconnu. Toute la quantitĂ© de Demain qui peut ĂȘtre entrevue dans Aujourd’hui. C’est lĂ  Paris. Qui cherche des yeux le ProgrĂšs, aperçoit Paris. Il y a des villes noires ; Paris est la ville de lumiĂšre. Le philosophe la distingue au fond de ses songes. XVI Voir vivre cette ville, assister Ă  cette grandeur, c’est lĂ  pour l’esprit une Ă©motion poignante. Aucun milieu n’est plus vaste ; aucune perspective n’est plus inquiĂ©tante et plus sublime. Ceux qui, par les hasards quelconques de la vie, ont quittĂ© la vision de Paris pour la vision de l’ocĂ©an, n’ont Ă©prouvĂ©, en changeant de spectacle, aucune hausse d’infini. D’ailleurs, passer de l’horizon des hommes Ă  l’horizon des choses, cela n’efface rien. Ce rĂȘve en arriĂšre, auquel s’opiniĂątre la mĂ©moire, est flottant comme le nuage, mais plus tenace. L’espace n’en fait pas ce qu’il veut. Le vent en marche jour et nuit, les quatre ouragans qui alternent Ă  jamais, les bises, les bourrasques, les rafales, n’emportent pas la silhouette des deux tours jumelles, et ne dispersent pas l’arc de triomphe, le gothique beffroi aux tocsins, et la haute colonnade roulĂ©e autour du dĂŽme souverain ; et, derriĂšre les derniers lointains de l’abĂźme, au-dessus du bouleversement des Ă©cumes et des navires, au milieu des rayons, des nuĂ©es et des souffles, s’ébauche au fond des brumes l’immense fantĂŽme de la citĂ© immobile. Auguste apparition au banni. Paris, Ă©tant une idĂ©e autant qu’une ville, a l’ubiquitĂ©. Les parisiens ont Paris, et le monde l’a. On voudrait en sortir qu’on ne pourrait ; Paris est respirable. Quiconque vit, mĂȘme sans le connaĂźtre, l’a en soi. À plus forte raison ceux qui l’ont connu. La distraction sauvage de l’ocĂ©an se complique de ce souvenir, Ă©gal aux tempĂȘtes. Quelque orage que fasse la mer, Paris a 93. L’évocation se fait d’elle-mĂȘme, les toits semblent surgir parmi les flots, la ville se recompose dans toute cette onde, et ce tremblement infini s’y ajoute. Dans la cohue des houles on croit entendre bruire la fourmiliĂšre des rues. Charme farouche. On regarde la mer et on voit Paris. Les grandes paix que comportent ces espaces ne contrarient pas ce songe. Les vastes oublis qui vous environnent n’y font rien ; la pensĂ©e arrive au calme, mais Ă  un calme qui admet ce trouble ; l’épaisse enveloppe des tĂ©nĂšbres laisse passer la lueur qui vient de derriĂšre l’horizon, et qui est Paris. On y pense, donc on le possĂšde. Il se mĂȘle, indistinct, aux diffusions muettes de la mĂ©ditation. L’apaisement sublime du ciel constellĂ© ne suffit pas Ă  dissoudre au fond d’un esprit cette grande figure de la citĂ© suprĂȘme. Ces monuments, cette histoire, ce peuple en travail, ces femmes qui sont des dĂ©esses, ces enfants qui sont des hĂ©ros, ces rĂ©volutions commençant par la colĂšre et finissant par le chef-d’Ɠuvre, cette toute-puissance sacrĂ©e d’un tourbillon d’intelligences, ces exemples tumultueux, cette vie, cette jeunesse ; tout cela est prĂ©sent Ă  l’absent ; et Paris reste inoubliable, et Paris demeure ineffaçable et insubmersible, mĂȘme pour l’homme abĂźmĂ© dans l’ombre qui passe ses nuits en contemplation devant la sĂ©rĂ©nitĂ© Ă©ternelle, et qui a dans l’ñme la stupeur profonde des Ă©toiles. Novembre 1875. ↑ Voir aux Notes. Les grandsclassiques PoĂ©sie Française 1 er site français de poĂ©sie Les Grands classiques Tous les auteurs Victor HUGO Ce que c'est que la mort Ce que c'est que la mort Ne dites pas mourir ; dites naĂźtre. voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes ;On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes ;On tĂąche d'oublier le bas, la fin, l'Ă©cueil,La sombre Ă©galitĂ© du mal et du cercueil ;Quoique le plus petit vaille le plus prospĂšre ;Car tous les hommes sont les fils du mĂȘme pĂšre ;Ils sont la mĂȘme larme et sortent du mĂȘme vit, usant ses jours Ă  se remplir d'orgueil ;On marche, on court, on rĂȘve, on souffre, on penche, on tombe,On monte. Quelle est donc cette aube ? C'est la suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnuVous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,Impur, hideux, nouĂ© des mille noeuds funĂšbresDe ses torts, de ses maux honteux, de ses tĂ©nĂšbres ; Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est bĂ©ni, Sans voir la main d'oĂč tombe Ă  notre Ăąme mĂ©chante L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent Fondre et vivre ; et, d'extase et d'azur s'emplissant, Tout notre ĂȘtre frĂ©mit de la dĂ©faite Ă©trange Du monstre qui devient dans la lumiĂšre un ange. Bonjour, je souhaiterai savoir comment victor Hugo percoit la mort, et particuliĂšrement dans ce poĂšme " ce que c'est que la mort". Je dois en rĂ©alitĂ© rĂ©aliser une anthologie poĂ©tique et j'ai choisi le thĂšme de la mort Voici le poĂšme Ne dites pas mourir ; dites naĂźtre. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes ; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes ; On tĂąche d'oublier le bas, la fin, l'Ă©cueil, La sombre Ă©galitĂ© du mal et du cercueil ; Quoique le plus petit vaille le plus prospĂšre ; Car tous les hommes sont les fils du mĂȘme pĂšre ; Ils sont la mĂȘme larme et sortent du mĂȘme oeil. On vit, usant ses jours Ă  se remplir d'orgueil ; On marche, on court, on rĂȘve, on souffre, on penche, on tombe, On monte. Quelle est donc cette aube ? C'est la tombe. OĂč suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu, Impur, hideux, nouĂ© des mille noeuds funĂšbres De ses torts, de ses maux honteux, de ses tĂ©nĂšbres ; Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est bĂ©ni, Sans voir la main d'oĂč tombe Ă  notre Ăąme mĂ©chante L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent Fondre et vivre ; et, d'extase et d'azur s'emplissant, Tout notre ĂȘtre frĂ©mit de la dĂ©faite Ă©trange Du monstre qui devient dans la lumiĂšre un ange. Merci d'avance !

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