Lapeine de mort est le signe spĂ©cial et Ă©ternel de la barbarie. Le premier de tous les combats de Victor Hugo â le plus long, le plus constant, le plus fervent - est sans doute celui quâil mĂšne contre la peine de mort. DĂšs lâenfance, il est fortement impressionnĂ© par la vision dâun condamnĂ© conduit Ă lâĂ©chafaud, sur une place
VictorHugo: Ce que câest que la mort (PoĂšme) Ce que câest que la mort. Ne dites pas: mourir; dites: naĂźtre. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez; On est lâhomme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes; On tĂąche dâoublier le bas, la fin, lâĂ©cueil, La sombre Ă©galitĂ©
CitationsLa mort. âMourir en combattant, c'est la mort dĂ©truisant la mort. Mourir en tremblant, c'est payer servilement Ă la mort le tribut de sa vie.â. âLa mort. L'horreur absolue de la non-existence. La mort ne rentre dans aucun schĂ©ma. Il n'y a pas d'explication Ă la mort. Elle entre, elle vous arrĂȘte au milieu d'une phrase
Introduction Le poĂšme Mors de Victor Hugo que nous allons Ă©tudier est un poĂšme de 20 vers qui nous prĂ©sente le triomphe absolu de la mort, par la description d'une atmosphĂšre d'apocalypse que les deux derniers vers ne parviennent peut-ĂȘtre pas Ă dissiper. Le poĂšme s'organise autour d'un double jeu de sensations.
VictorHugo contre la peine de mort. Le dernier jour dâun condamnĂ©, prĂ©face de 1832, extrait « Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines exĂ©cutions ont eu dâĂ©pouvantable et dâimpie. Il faut donner mal
Ceque c'est que la mort Ne dites pas : mourir ; dites : naĂźtre. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes ; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes ; On tĂąche d'oublier le bas, la
tvI1oA. Temps de lecture 24 minutes > Il est rare que lâĆuvre comme les engagements dâun auteur suscitent lâadmiration câest le cas de Victor HUGO 1806-1885. Ă la fois poĂšte, Ă©crivain, dramaturge, dessinateur et homme politique, il a fait rimer idĂ©aux esthĂ©tiques et sociaux. Ouvrir Les MisĂ©rables ou Les Contemplations, câest comprendre le sens du mot gĂ©nie ». Savoir admirer est une haute puissance. Victor Hugo [ 31 juillet 2021] Si je vous dis Notre Dame de Paris, Les MisĂ©rables ou encore LâHomme qui rit, vous me rĂ©pondez sans aucune hĂ©sitation Victor Hugo ! Parmi les nombreuses histoires qui accompagnent lâun des Ă©crivains les plus cĂ©lĂšbres de la littĂ©rature française, saviez-vous seulement que la Belgique Ă©tait devenue sa terre dâasile pendant plus de 500 jours ? Pour vous y retrouver, cliquez ici... DerriĂšre lâauteur, le politique engagĂ©Belgique, terre dâaccueilIntroductionLâauteurLe texteDu gĂ©nieLe goĂ»tUtilitĂ© du Beau DerriĂšre lâauteur, le politique engagĂ© Celui qui est considĂ©rĂ© comme le pĂšre du romantisme français met sa plume au service de son engagement politique. Plusieurs sources situent ses dĂ©buts en politique aprĂšs le dĂ©cĂšs tragique de sa fille, LĂ©opoldine, en 1843. Quel quâen ait Ă©tĂ© lâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur, Victor Hugo est nommĂ© âPair de Franceâ par le roi Louis-Philippe en 1845 et rejoint le camp des RĂ©publicains. Membre de lâAcadĂ©mie française depuis 1841, le poĂšte se dresse contre la peine de mort et lâinjustice sociale, Ă la Chambre, et est Ă©lu maire du 8e arrondissement de Paris et dĂ©putĂ© en 1848. Sous la IIe RĂ©publique, Hugo juge les lois trop rĂ©actionnaires, et dĂ©nonce la rĂ©duction du droit de vote et de la libertĂ© de la presse. Il sâinsurge Ă©galement face Ă la terrible rĂ©pression menĂ©e par lâarmĂ©e suite aux 4 journĂ©es dâinsurrection ouvriĂšre Ă Paris, en juin 1848. Initialement alliĂ© au rĂ©gime du roi, le romantique se dĂ©tache finalement de la droite, pour soutenir la candidature de Louis NapolĂ©on Bonaparte. Ălu PrĂ©sident de la RĂ©publique le 10 dĂ©cembre 1848, mais politiquement isolĂ©, ce dernier Ă©choue Ă sâattirer les bonnes grĂąces de lâAssemblĂ©e, majoritairement conservatrice. A ses yeux, le futur NapolĂ©on III reprĂ©sente le chef de la famille Bonaparte, lâhĂ©ritier de lâEmpereur, son oncle, et son continuateur prĂ©somptif. Il y a lĂ un problĂšme sa fonction prĂ©sidentielle est limitĂ©e Ă un seul mandat de 4 ans. Impossible, donc, pour Louis-NapolĂ©on de rallonger sa prĂ©sidence pour la transformer en monarchie, Ă moins dâimposer la rĂ©vision par la force. Belgique, terre dâaccueil âMoi, je les aime fort ces bons Belgesâ © Pour contrer le coup dâEtat du 2 dĂ©cembre 1851, visant Ă rĂ©tablir lâEmpire, Victor Hugo signe un appel Ă la rĂ©sistance armĂ©e â âcharger son fusil et se tenir prĂȘtâ peut-on lire dans le magazine Geo â, sans succĂšs. Pour Ă©viter le bannissement, le poĂšte dĂ©cide alors de fuir la France quâil dit tyrannisĂ©e par âle petitâ. Le 11 dĂ©cembre 1851 au soir, il monte Ă bord dâun train en direction de Bruxelles depuis la gare du Nord. DissimulĂ© sous une fausse identitĂ©, Jacques-Firmin Lanvin, ouvrier imprimeur, Hugo arrive en Belgique par QuiĂ©vrain. Le plat pays ne lui est pas Ă©tranger, puisquâil sây Ă©tait rendu pour la premiĂšre fois en vacances aux cĂŽtĂ©s de Juliette Drouet, en 1837. Victor Hugo sâinstalle pour 7 mois sur la Grand-Place de Bruxelles, dans la Maison du Moulin Ă vent puis la Maison du pigeon. Il gagne ensuite lâĂźle anglo-normande de Jersey pour les 10 prochaines annĂ©es. La cĂ©lĂ©britĂ© littĂ©raire française, dont la vĂ©ritable identitĂ© ne resta pas longtemps secrĂšte Ă Bruxelles, ne semble pas pouvoir se sĂ©parer de notre pays si facilement. âEn 1861, il est venu faire un voyage en Belgique. Il a rĂ©sidĂ© Ă Bruxelles et Ă Spa pendant quelques mois ; depuis lors il est venu passer chaque annĂ©e une partie de la belle saison dans le royaume, parcourant les champs de bataille ou les parties curieuses du pays. Il nâa jamais Ă©tĂ© mis obstacle Ă son sĂ©jour.â [Source document du 30 mai 1871, extrait du dossier conservĂ© aux Archives gĂ©nĂ©rales du Royaume] Câest lors de son retour en 1862 quâil peaufine Les MisĂ©rables. VĂ©ritable manifeste contre la pauvretĂ©, trop dĂ©licat pour lui de le publier en France. Câest ainsi quâil se tourne vers Lacroix & Verboeckhoven, une maison dâĂ©dition bruxelloise situĂ©e rue des Colonies. En mars 1871, le romancier français regagne une nouvelle fois le sol belge et sâinstalle place des Barricades n°4 Ă Bruxelles au moment de lâĂ©clatement de la guerre civile en France. Chez nous, ses prises de position provoquent le dĂ©sarroi de quelques citoyens qui rĂ©clament alors son expulsion. Hugo quitte la Belgique et dĂ©barque au Grand-DuchĂ© du Luxembourg le 1er juin 1871. Il dĂ©cĂ©dera Ă Paris le 22 mai 1885, ĂągĂ© de 83 ans. Romane Carmon, Le texte suivant est extrait dâun cahier central de prĂ©parĂ© par Victorine de Oliveira. Le numĂ©ro 137 de mars 2020 Ă©tait consacrĂ© Ă notre besoin dâadmirer âLâadmiration, câest ce qui vient briser notre rapport instrumental au monde. Quand nous la ressentons, nous oscillons entre Ă©mancipation et aliĂ©nation. Comment ne pas nous perdre en elle ?â En savoir plus sur Introduction Quand on sâappelle Victor Hugo et quâon a dĂ©jĂ une bonne partie de son Ćuvre et de sa carriĂšre politique derriĂšre soi, admirer nâa pas exactement la mĂȘme signification que pour le commun des mortels. Face Ă une Ćuvre dâart, une symphonie de Beethoven ou Ă la recherche du temps perdu de Proust, il y a fort Ă parier que nous nous sentions tous petits. DĂ©jĂ que le moindre rhume suffit Ă nous faire manquer lâheure du rĂ©veil, pas sĂ»r que nous survivions Ă une surditĂ© incurable ou Ă de sĂ©vĂšres difficultĂ©s respiratoires chroniques. Alors pour ce qui est de composer ou dâĂ©crire⊠Lâadmiration suppose a priori une hiĂ©rarchie, un piĂ©destal sur lequel repose lâobjet que lâon ne peut que regarder dâen bas. Hugo perçoit une autre dynamique loin de marquer la distance, lâobjet dâadmiration laisse entre- voir la possibilitĂ© dâun monde â âVous avez vu les Ă©toiles.â Une vision qui ne laisse pas indemne, avec un avant et un aprĂšs. La faute Ă ce pouvoir Ă©trange quâont les Ćuvres de nous transformer âToute Ćuvre dâart est une bouche de chaleur vitale ; lâhomme se sent dilatĂ©. La lueur de lâabsolu, si prodigieusement lointaine, rayonne Ă travers cette chose, lueur sacrĂ©e et presque formidable Ă force dâĂȘtre pure. Lâhomme sâabsorbe de plus en plus dans cette Ćuvre ; il la trouve belle ; il la sent sâintroduire en lui.â Dâautres parleront dâouvrir les portes de la perception, mais câest une autre histoire. Quâest-ce qui attire dans telle ou telle Ćuvre, chez tel ou tel auteur? âIls ont sur la face une pĂąle sueur de lumiĂšre. LâĂąme leur sort par les pores. Quelle Ăąme ? Dieuâ, rĂ©pond Hugo. Lâobjet dâadmiration est touchĂ© par la grĂące, dispose dâun accĂšs direct au divin. Mais loin de concevoir le gĂ©nie de façon aristocratique, comme quelque chose qui distingue diffĂ©rentes espĂšce dâĂȘtres humains mais aussi les Ă©poques, Hugo veut croire quâil montre la voie, tend la main, bĂątit un pont â façon dâaccorder opinions politiques, son rĂ©publicanisme, et pensĂ©e esthĂ©tique. Certes, dans un premier temps, ceux qui portent la marque du gĂ©nie âlaissent lâhumanitĂ© derriĂšre eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure quâon appelle lâespace, faire une excursion dans lâinconnu, aller Ă la dĂ©couverte du cĂŽtĂ© de lâidĂ©al, il leur faut cela.â Mais, en dĂ©finitive, âils consolent et sourient. Ce sont des hommes.â Câest pourquoi lâĂ©change, la circulation sont possibles. âIl est impossible dâadmirer un chef-dâĆuvre sans Ă©prouver en mĂȘme temps une certaine estime de soiâ, sâenthousiasme Hugo. VoilĂ de quoi crĂ©er une vĂ©ritable âRĂ©publique des lettresâ. Lâennui, câest que âmalgrĂ© 89, malgrĂ© 1830, le peuple nâexiste pas encore en rhĂ©toriqueâ. Pourquoi ? La faute Ă une certaine critique, plus occupĂ©e Ă opĂ©rer des distinctions, Ă Ă©taler sa propre Ă©rudition, quâĂ transmettre un souffle, un Ă©lan. Hugo, modeste, se place plutĂŽt du cĂŽtĂ© du critique grand philosopheâ que du gĂ©nie â encore quâon ne peut sâempĂȘcher de noter que la liste des auteurs citĂ©s forme une lignĂ©e unie sous la plume de celui qui les loue. âLes enthousiasmes de lâart Ă©tudiĂ© ne sont donnĂ©s quâaux intelligences supĂ©rieures ; savoir admirer est une haute puissanceâ ; admiration rime donc potentiellement avec crĂ©ation. Il nây a plus quâà ⊠Lâauteur âJe veux ĂȘtre Chateaubriand ou rienâ câest en admirant que Victor Hugo est devenu le monument que lâon sait. NĂ© le 26 fĂ©vrier 1806 Ă Besançon dâun pĂšre gĂ©nĂ©ral dâEmpire et dâune mĂšre issue de la bourgeoisie, il nâa pas 10 ans quand il commence Ă Ă©crire des vers. En crĂ©ant avec ses frĂšres la revue Le Conservateur littĂ©raire, il affiche une premiĂšre prĂ©fĂ©rence royaliste. StratĂ©gie judicieuse la pension que lui verse le roi Louis XVIII aprĂšs la parution de son premier recueil de poĂšmes Odes, en 1821, lui permet de vivre de sa plume, de devenir Victor Hugo. Il brise les codes du théùtre classique en 1827 avec sa piĂšce Cromwell â finies les unitĂ©s de temps et de lieu -, puis dĂ©clenche une bataille aussi physique que littĂ©raire lors de la premiĂšre reprĂ©sentation dâHernani en 1830. Hauteville House Ă Guernesey le cabinet de travail de Hugo © DP Dans le mĂȘme temps, ses idĂ©es politiques Ă©voluent sâil soutient dans un premier temps la rĂ©pression des rĂ©voltes de 1848, il dĂ©sapprouve les lois anti-libertĂ© de la presse. Son Discours sur la misĂšre de 1849, alors quâil est dĂ©putĂ©, marque un tournant. De plus en plus ouvertement opposĂ© au pouvoir, il est finalement contraint Ă lâexil Ă partir de 1851, dâabord Ă Bruxelles, puis Ă Jersey et Ă Guernesey. LĂ -bas naissent Les ChĂątiments 1853, Les Contemplations 1856, La LĂ©gende des siĂšcles 1859, Les MisĂ©rables 1862, Les Travailleurs de la mer 1866. Le poĂšte y dĂ©ploie son gĂ©nie en mĂȘme temps que ses inquiĂ©tudes sociales et sa sympathie pour tous les Gavroche. Ce nâest quâĂ la chute du Second Empire, en 1870, quâil peut enfin rentrer en France. Devenu une figure populaire, il est accueilli triomphalement. Plusieurs centaines de milliers de personnes assistent Ă ses funĂ©railles en 1885, couronnant son statut dâĂ©crivain le plus admirĂ© de son vivant. Le texte Ăcrites lors de sa pĂ©riode dâexil Ă Guernesey mais parues aprĂšs sa mort, les Proses philosophiques sont des rĂ©flexions trĂšs libres, lyriques et poĂ©tiques sur les thĂšmes du goĂ»t, du beau et de lâart. Elles commencent par une cĂ©lĂ©bration de lâincommensurable beautĂ© du cosmos et se poursuivent par la description de lâĂ©lan crĂ©ateur humain. Hugo sây place en modeste spectateur et admirateur de merveilles qui le subjuguent et le dĂ©passent. Du gĂ©nie BOCH Anna, Femme lisant dans un massif de rhododendrons © WikimĂ©dia Commons Vous ĂȘtes Ă la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez Ă lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la prĂ©fecture ou la feuille dâaffiches du chef-lieu, pensant Ă autre chose, distrait, un peu bĂąillant. Tout Ă coup vous vous sentez saisi, votre pensĂ©e semble ne plus ĂȘtre Ă vous, votre distraction sâest dissipĂ©e, une sorte dâabsorption, presque une sujĂ©tion, lui succĂšde, -vous nâĂȘtes plus maĂźtre de vous lever et de vous en aller. Quelquâun vous tient. Qui donc ? ce livre. Un livre est quelquâun. Ne vous y fiez pas. Un livre est un engrenage. Prenez garde Ă ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se dĂ©composent, entrent lâune dans lâautre, pivotent lâune sur lâautre, se dĂ©vident, se nouent, sâaccouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraĂźne, telle ligne subjugue. Les idĂ©es sont un rouage. Vous vous sentez tirĂ© par le livre. Il ne vous lĂąchera quâaprĂšs avoir donnĂ© une façon Ă votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout Ă fait transformĂ©s. HomĂšre et la Bible font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins et les plus dĂ©licats, et les plus simples, et les plus grands, subissent ce charme. Shakespeare Ă©tait grisĂ© par Belleforest. La Fontaine allait partout criant Avez-vous lu Baruch ? Corneille, plus grand que Lucain, est fascinĂ© par Lucain. Dante est Ă©bloui de Virgile, moindre que lui. Entre tous, les grands livres sont irrĂ©sistibles. On peut ne pas se laisser faire par eux, on peut lire le Coran sans devenir musulman, on peut lire les VĂ©das sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. LĂ est leur force. Je te salue et je te combats, parce que tu es roi, disait un Grec Ă XerxĂšs. On admire prĂšs de soi. Lâadmiration des mĂ©diocres caractĂ©rise les envieux. Lâadmiration des grands poĂštes est le signe des grands critiques. Pour dĂ©couvrir au-delĂ de tous les horizons les hauteurs absolues, il faut ĂȘtre soi-mĂȘme sur une hauteur. Ce que nous disons lĂ est tellement vrai quâil est impossible dâadmirer un chef-dâĆuvre sans Ă©prouver en mĂȘme temps une certaine estime de soi. On se sait grĂ© de comprendre cela. Il y a dans lâadmiration on ne sait quoi de fortifiant qui dignifie et grandit lâintelligence. Lâenthousiasme est un cordial. Comprendre câest approcher. Ouvrir un beau livre, sây plaire, sây plonger, sây perdre, y croire, quelle fĂȘte ! On a toutes les surprises de lâinattendu dans le vrai. Des rĂ©vĂ©lations dâidĂ©al se succĂšdent coup sur coup. Mais quâest-ce donc que le beau ? Ne dĂ©finissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un fil en quatre, ne cherchez pas midi Ă quatorze heures, ne soyez pas votre propre ennemi Ă force dâhĂ©sitation, de raideur et de scrupule. Quoi de plus bĂȘte quâun pĂ©dant ? Allez devant vous, oubliez votre professeur de rhĂ©torique, dites-vous que Dieu est inĂ©puisable, dites-vous que lâart est illimitĂ©, dites-vous que la poĂ©sie ne tient dans aucun art poĂ©tique, pas plus que la mer dans aucun vase, cruche ou amphore ; soyez tout bonnement un honnĂȘte homme ayant la grandeur dâadmirer, laissez-vous prendre par le poĂšte, ne chicanez pas la coupe sur lâivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez, vivez, croissez ! LâĂ©clair de lâimmense, quelque chose qui resplendit, et qui est brusquement surhumain, voilĂ le gĂ©nie. De certains coups dâaile suprĂȘmes. Vous tenez le livre, vous lâavez sous les yeux, tout Ă coup il semble que la page se dĂ©chire du haut en bas comme le voile du temple. Par ce trou, lâinfini apparaĂźt. Une strophe suffit, un vers suffit, un mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, les Sept chefs devant ThĂšbes, Hamlet dans le cimetiĂšre, Job sur son fumier. Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les Ă©toiles. Il y a de certains hommes mystĂ©rieux qui ne peuvent faire autrement que dâĂȘtre grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le petit public et quâil faut se garder de confondre avec le peuple, leur en veulent presque Ă cause de cela. Les nains blĂąment le colosse. Sa grandeur, câest sa faute. Quâest-ce quâil a donc, celui-lĂ , Ă ĂȘtre grand ? Sâappeler Miguel de CervantĂšs, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne pas ĂȘtre le premier grimaud venu, exister Ă part, jeter toute cette ombre et tenir toute cette place ; que tel mandarin, que tel sorbonniste, que tel doctrinaire fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas Ă la hanche, quâest-ce que cela veut dire ? Cela ne se fait pas. Câest insupportable. COURBET Gustave, Le dĂ©sespĂ©rĂ© autoportrait, 1844-45 © Collection privĂ©e Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet ? ils ne le savent point eux-mĂȘmes. Celui-lĂ le sait qui les a envoyĂ©s. Leur stature fait partie de leur fonction. Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable quâils emportent sous leur sourcil. Ils ont vu lâocĂ©an comme HomĂšre, le Caucase comme Eschyle, la douleur comme Job, Babylone comme JĂ©rĂ©mie, Rome comme JuvĂ©nal, lâenfer comme Dante, le paradis comme Milton, lâhomme comme Shakespeare, Pan comme LucrĂšce, JĂ©hovah comme IsaĂŻe. Ils ont, ivres de rĂȘve et dâintuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de lâabĂźme, traversĂ© le rayon Ă©trange de lâidĂ©al, et ils en sont Ă jamais pĂ©nĂ©trĂ©s. Cette lueur se dĂ©gage de leurs visages, sombres pourtant, comme tout ce qui est plein dâinconnu. Ils ont sur la face une pĂąle sueur de lumiĂšre. LâĂąme leur sort par les pores. Quelle Ăąme ? Dieu. Remplis quâils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de civilisation, prophĂštes de progrĂšs, ils entrâouvrent leur cĆur, et ils rĂ©pandent une vaste clartĂ© humaine ; cette clartĂ© est de la parole, car le Verbe, câest le jour. â ĂŽ Dieu, criait JĂ©rĂŽme dans le dĂ©sert, je vous Ă©coute autant des yeux que des oreilles â Un enseignement, un conseil, un point dâappui moral, une espĂ©rance, voilĂ leur don ; puis leur flanc bĂ©ant et saignant se referme, cette plaie qui sâest faite bouche et qui a parlĂ© rapproche ses lĂšvres et rentre dans le silence, et ce qui sâouvre maintenant, câest leur aile. Plus de pitiĂ©, plus de larmes. Ăblouissement. Ils laissent lâhumanitĂ© derriĂšre eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure quâon appelle lâespace, faire une excursion dans lâinconnu, aller Ă la dĂ©couverte du cĂŽtĂ© de lâidĂ©al, il leur faut cela. Ils partent. Que leur fait lâazur ? que leur importe les tĂ©nĂšbres ? Ils sâen vont, ils tournent aux choses terrestres leur dos formidable, ils dĂ©veloppent brusquement leur envergure dĂ©mesurĂ©e, ils deviennent on ne sait quels monstres, spectres peut-ĂȘtre, peut-ĂȘtre archanges, et ils sâenfoncent dans lâinfini terrible, avec un immense bruit dâaigles envolĂ©s. Puis tout Ă coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient. Ce sont des hommes. Ces apparitions et ces disparitions, ces dĂ©parts et ces retours, ces occultations brusques et ces subites prĂ©sences Ă©blouissantes, le lecteur, absorbĂ©, illuminĂ© et aveuglĂ© par le livre, les sent plus quâil ne les voit. Il est au pouvoir dâun poĂšte, possession troublante, frĂ©quentation presque magique et dĂ©moniaque, il a vaguement conscience du va-et-vient Ă©norme de ce gĂ©nie ; il le sent tantĂŽt loin, tantĂŽt prĂšs de lui ; et ces alternatives, qui font successivement pour lui lecteur lâobscuritĂ© et la lumiĂšre, se marquent dans son esprit par ces mots â Je ne comprends plus. â Je comprends. Quand Dante, quittant lâenfer, entre et monte dans le paradis, le refroidissement quâĂ©prouvent les lecteurs nâest pas autre chose que lâaugmentation de distance entre Dante et eux. Câest la comĂšte qui sâĂ©loigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au fond, plus loin de lâhomme, plus prĂšs de lâabsolu. Schlegel un jour, considĂ©rant tous ces gĂ©nies, a posĂ© cette question qui chez lui nâest quâun Ă©lan dâenthousiasme et qui, chez Fourier ou Saint-Simon, serait le cri dâun systĂšme â Sont-ce vraiment des hommes, ces hommes-ci ? Oui, ce sont des hommes ; câest leur misĂšre et câest leur gloire. Ils ont faim et soif ; ils sont sujets du sang, du climat, du tempĂ©rament, de la fiĂšvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir ; ils ont, comme tous les hommes, des penchants, des pentes, des entraĂźnements, des chutes, des assouvissements, des passions, des piĂšges, ils ont, comme tous les hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi des maladies. Ils ont leur bĂȘte. La matiĂšre pĂšse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur esprit tourne autour de lâabsolu, leur corps tourne autour du besoin, de lâappĂ©tit, de la faute. La chair a ses volontĂ©s, ses instincts, ses convoitises, ses prĂ©tentions au bien-ĂȘtre ; câest une sorte de personne infĂ©rieure qui tire de son cĂŽtĂ©, fait ses affaires dans son coin, a son moi Ă part dans la maison, pourvoit Ă ses caprices ou Ă ses nĂ©cessitĂ©s, parfois comme une voleuse, et Ă la grande confusion de lâesprit auquel elle dĂ©robe ce qui est Ă lui. LâĂąme de Corneille fait Cinna ; la bĂȘte de Corneille dĂ©die Cinna au financier Montaron. PRETI Mattia, HomĂšre aveugle dĂ©tail, ca. 1635 © Academia Venezia Chez certains, sans rien leur ĂŽter de leur grandeur, lâhumanitĂ© sâaffirme par lâinfirmitĂ©. Le rayon archangĂ©lesque est dans le cerveau ; la nuit brutale est dans la prunelle. HomĂšre est aveugle ; Milton est aveugle. Camoes borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une ironie. Ăsope bossu a lâair dâun Voltaire dont Dieu a fait lâesprit en laissant FrĂ©ron faire le corps. LâinfirmitĂ© ou la difformitĂ© infligĂ©e Ă ces bien-aimĂ©s augustes de la pensĂ©e fait lâeffet dâun contrepoids sinistre, dâune compensation peu avouable lĂ -haut, dâune concession faite aux jalousies dont il semble que le crĂ©ateur doit avoir honte. Câest peut-ĂȘtre avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de ces tĂ©nĂšbres, la matiĂšre regarde TyrtĂ©e et Byron planer comme gĂ©nies et boiter comme hommes. Ces infirmitĂ©s vĂ©nĂ©rables nâinspirent aucun effroi Ă ceux que lâenthousiasme fait pensifs. Loin de lĂ . Elles semblent un signe dâĂ©lection. Ătre foudroyĂ©, câest ĂȘtre prouvĂ© titan. Câest dĂ©jĂ quelque chose de partager avec ceux dâen haut le privilĂšge dâun coup de tonnerre. Ă ce point de vue, les catastrophes ne sont plus catastrophes, les souffrances ne sont plus souffrances, les misĂšres ne sont plus misĂšres, les diminutions sont augmentations. Ătre infirme ainsi que les forts, cela tenterait volontiers. Je me rappelle quâen 1828, tout jeune, au temps oĂč âąâąâą me faisait lâeffet dâun ami, jâavais des taches obscures dans les yeux. Ces taches allaient sâĂ©largissant et noircissant. Elles semblaient envahir lentement la rĂ©tine. Un soir,chez Charles Nodier, je contai mes taches noires, que jâappelais mes papillons, Ă âąâąâą, qui, Ă©tudiant en mĂ©decine et fils dâun pharmacien, Ă©tait censĂ© sây connaĂźtre et sây connaissait en effet. Il regarda mes yeux, et me dit doucement â Câest une amaurose commençante. Le nerf optique se paralyse. Dans quelques annĂ©es la cĂ©citĂ© sera complĂšte. Une pensĂ©e illumina subitement mon esprit. â Eh bien, lui rĂ©pondis-je en souriant, ce sera toujours ça. Et voilĂ que je me mis Ă espĂ©rer que je serais peut-ĂȘtre un jour aveugle comme HomĂšre et comme Milton. La jeunesse ne doute de rien. Le goĂ»t [ ⊠] Certaines Ćuvres sont ce quâon pourrait appeler les excĂšs du beau. Elles font plus quâĂ©clairer ; elles foudroient. Ătant donnĂ©es les paresses et les lĂąchetĂ©s de lâesprit humain, cette foudre est bonne. Allons au fait, parquer la pensĂ©e de lâhomme dans ce quâon appelle âun grand siĂšcleâ est puĂ©ril. La poĂ©sie suivant la cour a fait son temps. LâhumanitĂ© ne peut se contenter Ă jamais dâune tragĂ©die qui plafonne au-dessus de la tĂȘte-soleil de Louis XIV. Il est inouĂŻ de penser que tout notre enseignement universitaire en est encore lĂ et quâĂ la fin du dix-neuviĂšme siĂšcle les pĂ©dants et les cuistres tiennent bon sur toute la ligne. Lâenseignement littĂ©raire est tout monarchique. MalgrĂ© 89, malgrĂ© 1830, le peuple nâexiste pas encore en rhĂ©torique. Pourtant, ĂŽ ignorance des professeurs officiels ! la littĂ©rature antique proteste contre la littĂ©rature classique et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont dâaccord avec les nouveaux. Un jour BĂ©ranger, ce Français coupĂ© de Gaulois, ne sachant ni le latin ni le grec, le plus littĂ©raire des illettrĂ©s, vit un HomĂšre sur la table de Jouffroy. CâĂ©tait au plus fort du mouvement de 1830, mouvement compliquĂ© de rĂ©sistance. BĂ©ranger, rencontrant HomĂšre, fut curieux de faire cette connaissance. Un chansonnier, qui voit passer un colosse, nâest pas fĂąchĂ© de lui taper sur lâĂ©paule. âLisez-moi donc un peu de ça, dit BĂ©ranger Ă Jouffroy. Jouffroy contait quâalors il ouvrit lâIliade au hasard, et se mit Ă lire Ă voix haute, traduisant littĂ©ralement du grec en français. BĂ©ranger Ă©coutait. Tout Ă coup, il interrompit Jouffroy et sâĂ©cria âMais il nây a pas ça ! â Si fait, rĂ©pondit Jouffroy. Je traduis Ă la lettre. â Jouffroy Ă©tait prĂ©cisĂ©ment tombĂ© sur ces insultes dâAchille Ă Agamemnon que nous citions tout Ă lâheure. Quand le passage fut fini, BĂ©ranger, avec son sourire Ă deux tranchants dont la moquerie restait indĂ©cise, dit HomĂšre est romantique. BĂ©ranger croyait faire une niche ; une niche Ă tout le monde, et particuliĂšrement Ă HomĂšre. Il disait une vĂ©ritĂ©. Romantique, traduisez primitif Ce que BĂ©ranger disait dâHomĂšre, on peut le dire dâĂzĂ©chiel, on peut le dire de Plaute, onpeut le dire de Tertullien, on peut le dire du Romancero, on peut le dire des Niebelungen. On a vu quâun professeur de lâĂ©cole normale le disait de JuvĂ©nal. Ajoutons ceci un gĂ©nie primitif, ce nâest pas nĂ©cessairement un esprit de ce que nous appelons Ă tort les temps primitifs. Câest un esprit qui, en quelque siĂšcle que ce soit et Ă quelque civilisation quâil appartienne, jaillit directement de la nature et de lâhumanitĂ©. Quiconque boit Ă la grande source est primitif ; quiconque vous y fait boire est primitif. Quiconque a lâĂąme et la donne est primitif. Beaumarchais est primitif autant quâAristophane ; Diderot est primitif autant quâHĂ©siode. Figaro et le Neveu de Rameau sortent tout de suite et sans transition du vaste fond humain. Il nây a lĂ aucun reflet ; ce sont des crĂ©ations immĂ©diates ; câest de la vie prise dans la vie. Cet aspect de la nature quâon nomme sociĂ©tĂ© inspire tout aussi bien les crĂ©ations primitives que cet autre aspect de la nature appelĂ© barbarie. Don Quichotte est aussi primitif quâAjax. Lâun dĂ©fie les dieux, lâautre les moulins ; tous deux sont hommes. Nature, humanitĂ©, voilĂ les eaux vives. LâĂ©poque nây fait rien. On peut ĂȘtre un esprit primitif Ă une Ă©poque secondaire comme le seiziĂšme siĂšcle, tĂ©moin Rabelais, et Ă une Ă©poque tertiaire comme le dix-septiĂšme, tĂ©moin MoliĂšre. Primitif a la mĂȘme portĂ©e quâoriginal avec une nuance de plus. Le poĂšte primitif, en communication intime avec lâhomme et la nature, ne relĂšve de personne. Ă quoi bon copier des livres, Ă quoi bon copier des poĂštes, Ă quoi bon copier des choses faites, quand on est riche de lâĂ©norme richesse du possible, quand tout lâimaginable vous est livrĂ©, quand on a devant soi et Ă soi tout le sombre chaos des types, et quâon se sent dans la poitrine la voix qui peut crier âFiat Luxâ. Le poĂšte primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez pas prendre aux illusions dâoptique, Virgile nâest point le guide de Dante ; câest Dante qui entraĂźne Virgile ; et oĂč le mĂšne-t-il ? chez Satan. Câest Ă peine si Virgile tout seul est capable dâaller chez Pluton. Le poĂšte original est distinct du poĂšte primitif, en ce quâil peut avoir, lui, des guides et des modĂšles. Le poĂšte original imite quelquefois ; le poĂšte primitif jamais. La Fontaine est original, CervantĂšs est primitif. Ă lâoriginalitĂ©, de certaines qualitĂ©s de style suffisent ; câest lâidĂ©e-mĂšre qui fait lâĂ©crivain primitif. Hamilton est original, ApulĂ©e est primitif. Tous les esprits primitifs sont originaux ; les esprits originaux ne sont pas tous primitifs. Selon lâoccasion, le mĂȘme poĂšte peut ĂȘtre tantĂŽt original, tantĂŽt primitif. MoliĂšre, primitif dans Le Misanthrope, nâest quâoriginal dans Amphitryon. LâoriginalitĂ© a dâailleurs, elle aussi, tous les droits ; mĂȘme le droit Ă une certaine politesse, mĂȘme le droit Ă une certaine faussetĂ©. Marivaux existe. Il ne sâagit que de sâentendre, et nous nâexcluons, certes, aucun possible. La draperie est un goĂ»t, le chiffon en est un autre. Ce dernier goĂ»t, le chiffon, peut-il faire partie de lâart ? Non, dans les vaudevilles de Scribe. Oui, dans les figurines de Clodion. OĂč la langue manque, Boileau a raison, tout manque. Or la langue de lâart, que Scribe ignore, Clodion la sait. Le bonnet de Mimi Rosette peut avoir du style. Quand Coustou chiffonne une faille sur la tĂȘte dâun sphinx qui est une marquise, ce taffetas de marbre fait partie de la chimĂšre et vaut la tunique aux mille plis de la CythĂ©rĂ©e AnadyomĂšne. En vĂ©ritĂ©, il nây a point de rĂšgles. Rien Ă©tant donnĂ©, pĂ©trissez-y lâart, et voici une ode dâHorace ou dâAnacrĂ©on. Une mode de la rue Vivienne, touchĂ©e par Coysevox ou Pradier, devient Ă©ternelle. Une maniĂšre dâĂ©crire quâon a tout seul, un certain pli magistralement imprimĂ© Ă tout le style, un air de fĂȘte de la muse, une façon Ă soi de toucher et de manier une idĂ©e, il nâen faut pas plus pour faire des artistes souverains ; tĂ©moin Horace. Cependant, insistons-y, le poĂšte qui voit dans lâart plus que lâart, le poĂšte qui dans la poĂ©sie voit lâhomme, le poĂšte qui civilise Ă bon escient, le poĂšte, maĂźtre parce quâil est serviteur, câest celui-lĂ que nous saluons. Quâun Goethe est petit Ă cĂŽtĂ© dâun Dante ! En toute chose, nous prĂ©fĂ©rons celui qui peut sâĂ©crier jâai voulu ! Ceci soit dit sans mĂ©connaĂźtre, certes, la toute-puissance virtuelle et intrinsĂšque de la beautĂ©, mĂȘme indiffĂ©rente. Si dâaussi chĂ©tifs dĂ©tails valaient la peine dâĂȘtre notĂ©s, ce serait peut-ĂȘtre ici le lieu de rappeler, chemin faisant, les aberrations et les puĂ©rilitĂ©s malsaines dâune Ă©cole de critique contemporaine, morte aujourdâhui, et dont il ne reste plus un seul reprĂ©sentant, le propre du faux Ă©tant de ne se point recruter. Ce fut la mode dans cette Ă©cole, qui a fleuri un moment, dâattaquer ce que, dans un argot bizarre, elle nommait la formeâ. La forme forma, la beautĂ©. Quel Ă©trange mot dâordre ! Plus tard, ce fut lâattaque Ă la grandeur. Faire grandâ devint un dĂ©faut. Quand le beau est un tort, câest le signe des Ă©poques bourgeoises ; quand le grand est un crime, câest le signe des rĂšgnes petits. La logomachie Ă©tait curieuse. Cette Ă©cole avait rendu ce dĂ©cret la forme est incompatible avec le fond. Le style exclut la pensĂ©e. Lâimage tue lâidĂ©e. Le beau est stĂ©rile. Lâorgane de la conception et de la fĂ©condation lui manque. VĂ©nus ne peut faire dâenfants. Or câest le contraire qui est vrai. La beautĂ©, Ă©tant lâharmonie, est par cela mĂȘme la fĂ©conditĂ©. La forme et le fond sont aussi indivisibles que la chair et le sang. Le sang, câest de la chair coulante ; la forme, câest le fond fluide entrant dans tous les mots et les empourprant. Pas de fond, pas de forme. La forme est la rĂ©sultante. Sâil nây a point de fond, de quoi la forme est-elle la forme ? Nous objectera-t-on que nous avons dit tout Ă lâheure Rien Ă©tant donnĂ©, etc. ; mais Rien nâavait lĂ quâun sens relatif, ânescio quid meditans nugarumâ [âJe ne sais quelles bagatellesâ, tirĂ© de Satire dâHorace, 65-8 ACN], et une bagatelle dâHorace, câest quelquefois le fond mĂȘme de la vie humaine. Le beau est lâĂ©panouissement du vrai la splendeur, a dit Platon. Fouillez les Ă©tymologies, arrivez Ă la racine des vocables, image et idĂ©e sont le mĂȘme mot. Il y a entre ce que vous nommez forme et ce que vous nommez fond identitĂ© absolue, lâune Ă©tant lâextĂ©rieur de lâautre, la forme Ă©tant le fond, rendu visible. Si cette Ă©cole du passĂ© avait raison, si lâimage excluait lâidĂ©e, HomĂšre, Eschyle, Dante, Shakespeare, qui ne parlent que par images, seraient vides. La Bible qui, comme Bossuet le constate, est toute figures, serait creuse. Ces chefs-dâĆuvre de lâesprit humain seraient de la formeâ. De pensĂ©e point. VoilĂ oĂč mĂšne un faux point de dĂ©part. Cette Ă©cole de critique, un instant en crĂ©dit, a disparu et est maintenant oubliĂ©e. Câest comme cas singulier que nous la mentionnons ici dans notre clinique ; car, comme lâart lui-mĂȘme, la critique a ses maladies, et la philosophie de lâart est tenue de les enregistrer. Cela est mort, peu importe ; de certains spĂ©cimens veulent ĂȘtre conservĂ©s. Ce qui nâest pas nĂ© viable a droit au bocal des fĆtus. Nous y mettons cette critique. REPIN Ilia, Quelle libertĂ© ! 1903 © MusĂ©e russe, Saint-Petersbourg De loi en loi, de dĂ©duction en dĂ©duction, nous arrivons Ă ceci carte blanche, coudĂ©es franches, cĂąbles coupĂ©s, portes toutes grandes ouvertes, allez. Quâest-ce que lâocĂ©an? Câest une permission. Permission redoutable, sans nul doute. Permission de se noyer, mais permission de dĂ©couvrir un monde. Aucun rhumb de vent [En navigation, le rhumb est la quantitĂ© angulaire comprise entre deux des trente-deux aires de vent de la boussole], aucune puissance, aucune souverainetĂ©, aucune latitude, aucune aventure, aucune rĂ©ussite, ne sont refusĂ©s au gĂ©nie. La mer donne permission Ă la nage, Ă la rame, Ă la voile, Ă la vapeur, Ă lâaube, Ă lâhĂ©lice. LâatmosphĂšre donne permission aux ailes et aux aĂ©roscaphes, aux condors et aux hippogriffes. Le gĂ©nie, câest lâomnifacultĂ©. En poĂ©sie, il procĂšde par une continuitĂ© prodigieuse de lâIliade, sans quâon puisse imaginer oĂč sâarrĂȘtera cette sĂ©rie dâHomĂšre dont Rabelais et Shakespeare font partie. En architecture, tantĂŽt il lui plaĂźt de sublimer la cabane, et il fait le temple; tantĂŽt il lui plaĂźt dâhumaniser la montagne, et, sâil la veut simple, il fait la pyramide, et, sâil la veut touffue, il fait la cathĂ©drale ; aussi riche avec la ligne droite quâavec les mille angles brisĂ©s de la forĂȘt, Ă©galement maĂźtre de la symĂ©trie Ă laquelle il ajoute lâimmensitĂ©, et du chaos auquel il impose lâĂ©quilibre. Quant au mystĂšre, il en dispose. Ă un certain moment sacrĂ© de lâannĂ©e, prolongez vers le zĂ©nith la ligne de KhĂ©ops, et vous arriverez, stupĂ©fait, Ă lâĂ©toile du Dragon ; regardez les flĂšches de Chartres, dâAngers, de Strasbourg, les portails dâAmiens et de Reims, la nef de Cologne, et vous sentirez lâabĂźme. Sa science est prodigieuse. Les initiĂ©s seuls, et les forts,savent quelle algĂšbre il y a sous la musique ; il sait tout, et ce quâil ne sait pas, il le devine, et ce quâil ne devine pas, il lâinvente, et ce quâil nâinvente pas, il le crĂ©e ; et il invente vrai, et il crĂ©e viable. Il possĂšde Ă fond la mathĂ©matique de lâart ; il est Ă lâaise dans des confusions dâastres et de ciels ; le nombre nâa rien Ă lui enseigner; il en extrait, avec la mĂȘme facilitĂ©, le binĂŽme pour le calcul et le rythme pour lâimagination ; il a, dans sa boĂźte dâoutils, employant le fer oĂč les autres nâont que le plomb, et lâacier oĂč les autres nâont que le fer, et le diamant oĂč les autres nâont que lâacier, et lâĂ©toile oĂč les autres nâont que le diamant, il a la grande correction, la grande rĂ©gularitĂ©, la grande syntaxe, la grande mĂ©thode, et nul comme lui nâa la maniĂšre de sâen servir. Et il complique toute cette sagesse dâon ne sait quelle folie divine, et câest lĂ le gĂ©nie. Câest une chose profonde que la critique, et dĂ©fendue aux mĂ©diocres. Le grand critique est un grand philosophe ; les enthousiasmes de lâart Ă©tudiĂ© ne sont donnĂ©s quâaux intelligences supĂ©rieures ; savoir admirer est une haute puissance. [ ⊠] Lâantagonisme supposĂ© du goĂ»t et du gĂ©nie est une des niaiseries de lâĂ©cole. Pas dâinvention plus grotesque que cette prise aux cheveux de la muse par la muse. Uranie et Galliope en viennent aux coiffes. Non, rien de tel dans lâart. Tout y harmonie, mĂȘme la dissonance. Le goĂ»t, comme le gĂ©nie, est essentiellement divin. Le gĂ©nie, câest la conquĂȘte ; le goĂ»t, câest le choix. La griffe toute-puissante commence par tout prendre, puis lâĆil flamboyant fait le triage. Ce triage dans la proie, câest le goĂ»t. Chaque gĂ©nie le fait Ă sa guise. Les Ă©piques mĂȘmes diffĂšrent entre eux dâhumeur. Le triage dâHomĂšre nâest pas le triage de Rabelais. Quelquefois, ce que lâun rejette, lâautre le garde. Ils savent tous les deux ce quâils font, mais ils ne peuvent jurer de rien ni lâun ni lâautre, lâidĂ©al, qui est lâinfini, est au-dessus dâeux, et il pourra fort bien arriver un jour, si lâĂ©clair hĂ©roĂŻque et la foudre cynique se mĂȘlent, quâun mot de Rabelais devienne un mot dâHomĂšre, et alors ce sera Cambronne qui le prononcera. Lâart a, comme la flamme, une puissance de sublimation. Jetez dans lâart, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les oxydes, lâarsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences Ă travers le prisme ou Ă travers la poĂ©sie, vous aurez des spectres splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau. Chose surprenante et ravissante Ă affirmer, le mal entrera dans le beau et sây transfigurera. Car le beau nâest autre chose que la sainte lumiĂšre du bon. Dans le goĂ»t, comme dans le gĂ©nie, il y a de lâinfini. Le goĂ»t, ce pourquoi mystĂ©rieux, cette raison de chaque mot employĂ©, cette prĂ©fĂ©rence obscure et souveraine qui, au fond du cerveau, rend des lois propres Ă chaque esprit, cette seconde conscience donnĂ©e aux seuls poĂštes, et aussi lumineuse que lâautre, cette intuition impĂ©rieuse de la limite invisible, fait partie, comme lâinspiration mĂȘme, de la redoutable puissance inconnue. Tous les souffles viennent de la bouche unique. Le gĂ©nie et le goĂ»t ont une unitĂ© qui est lâabsolu, et une rencontre qui est la beautĂ©. UtilitĂ© du Beau ANTO-CARTE, Le Jardinier 1941, photo Jacques Vandenberg © SABAM Belgium 2022 Un homme a, par don de nature ou par dĂ©veloppement dâĂ©ducation, le sentiment du Beau. Supposez-le en prĂ©sence dâun chef-dâĆuvre, mĂȘme dâun de ces chefs-dâĆuvre qui semblent inutiles, câest-a-dire qui sont créés sans souci direct de lâhumain, du juste et de lâhonnĂȘte, dĂ©gagĂ©s de toute prĂ©occupation de conscience et faits sans autre but que le Beau ; câest une statue, câest un tableau, câest une symphonie, câest un Ă©difice, câest un poĂšme. En apparence, cela ne sert Ă rien, Ă quoi bon une VĂ©nus ? Ă quoi bon une flĂšche dâĂ©glise ? Ă quoi bon une ode sur le printemps ou lâaurore, etc., avec ses rimes ? Mettez cet homme devant cette Ćuvre. Que se passe-t-il en lui ? le Beau est lĂ . Lâhomme regarde, lâhomme Ă©coute ; peu Ă peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus quâĂ©couter, il entend. Le mystĂšre de lâart commence Ă opĂ©rer ; toute Ćuvre dâart est une bouche de chaleur vitale ; lâhomme se sent dilatĂ©. La lueur de lâabsolu, si prodigieusement lointaine, rayonne Ă travers cette chose, lueur sacrĂ©e et presque formidable Ă force dâĂȘtre pure. Lâhomme sâabsorbe de plus en plus dans cette Ćuvre ; il la trouve belle ; il la sent sâintroduire en lui. Le Beau est vrai de droit. Lâhomme, soumis Ă lâaction du chef-dâĆuvre, palpite, et son cĆur ressemble Ă lâoiseau qui, sous la fascination, augmente son battement dâailes. Qui dit belle Ćuvre dit Ćuvre profonde ; il a le vertige de cette merveille entrâouverte. Les doubles-fonds du Beau sont innombrables. Sans que cet homme, soumis Ă lâĂ©preuve de lâadmiration, sâen rende bien clairement compte peut-ĂȘtre, cette religion qui sort de toute perfection, la quantitĂ© de rĂ©vĂ©lation qui est dans le Beau, lâĂ©ternel affirmĂ© par lâimmortel, la constatation ravissante du triomphe de lâhomme dans lâart, le magnifique spectacle, en face de la crĂ©ation divine, dâune crĂ©ation humaine, Ă©mulation inouĂŻe avec la nature, lâaudace quâa cette chose dâĂȘtre un chef-dâĆuvre Ă cĂŽtĂ© du soleil, lâineffable fusion de tous les Ă©lĂ©ments de lâart, la ligne, le son, la couleur, lâidĂ©e, en une sorte de rythme sacrĂ©, dâaccord avec le mystĂšre musical du ciel, tous ces phĂ©nomĂšnes le pressent obscurĂ©ment et accomplissent, Ă son insu mĂȘme, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation fĂ©conde. Une inexprimable pĂ©nĂ©tration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et sonde de plus en plus lâĆuvre Ă©tudiĂ©e ; il se dĂ©clare que câest une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-ĂȘtre nâen sont pas capables ni dignes; il y a de lâexception dans lâadmiration, une espĂšce de fiertĂ© amĂ©liorante le gagne ; il se sent Ă©lu, il lui semble que ce poĂšme lâa choisi. Il est possĂ©dĂ© du chef-dâĆuvre. Par degrĂ©s, lentement, Ă mesure quâil contemple ou Ă mesure quâil lit, dâĂ©chelon en Ă©chelon, montant toujours, il assiste, stupĂ©fait, Ă sa croissance intĂ©rieure ; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il pense, il sâattendrit, il veut ; les sept marches de lâinitiation ; les sept noces de la lyre auguste qui est nous-mĂȘmes. Il ferme les yeux pour mieux voir, il mĂ©dite ce quâil a contemplĂ©, il sâabsorbe dans lâintuition, et tout Ă coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume, sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, lâĂ©blouissant spectre solaire de lâidĂ©al apparaĂźt ; et voilĂ cet homme qui a un autre cĆur. [ ⊠] [INFOS QUALITE] statut validĂ© mode dâĂ©dition partage, correction et iconographie sources Philosophie Magazine n°137 ; contributeur Patrick Thonart crĂ©dits illustrations en-tĂȘte, Victor Hugo par Edmond Bacot 1862 © WIKIMEDIA COMMONS Victor Hugo dans Textes⊠Lire encore⊠BLIXEN textesAZNAVOUR textesSORTET, GaĂ«tan nĂ© en 1974NORAC, Carl nĂ© en 1960 âPoĂšte Nationalâ belge en 2020VIENNE Violaine nouvelle, 2017TUNSTRĂM LâOratorio de NoĂ«l 1986VIENNE Appart avec vue sur rond-point 2018WOLKERS Les dĂ©lices de Turquie BELFOND, Vintage, 2013Dick Annegarn ouvre lâunique verbothĂšqueâ au monde, au pied des PyrĂ©nĂ©esQUAGHEBEUR Anthologie de la littĂ©rature française de Belgique RACINE, 2006ECO textes
Tu nâes plus lĂ oĂč tu Ă©tais, mais tu es partout lĂ oĂč je suis. » Les recherches qui ont menĂ© Ă cet article tu nes plus lĂ oĂč tu Ă©tais mais tu es partout lĂ oĂč je suis, tu n\es plus lĂ oĂč tu Ă©tais mais tu es partout lĂ oĂč je suis, tu nes plus la ou tu etais, citation pour dĂ©cĂšs, yhs-ddc_bd, citations de deuil, tu n es plus la ou tu etais victor hugo, Tu nes plus lĂ oĂč tu Ă©tais mais tu es partout ou je suis, tu n\es plus la ou tu etais, tu nes plus la ou tu Ă©tais victor hugo, paroles de victor hugo sur le deuil, tu n es plus la ou tu Ă©tais poĂšme, tu nes la pas ou tu es, victor hugo tu es partout ou je suis ».
I Le droit incarnĂ©, câest le citoyen ; le droit couronnĂ©, câest le lĂ©gislateur. Les rĂ©publiques anciennes se reprĂ©sentaient le droit assis dans la chaise curule, ayant en main ce sceptre, la loi, et vĂȘtu de cette pourpre, lâautoritĂ©. Cette figure Ă©tait vraie, et lâidĂ©al nâest pas autre aujourdâhui. Toute sociĂ©tĂ© rĂ©guliĂšre doit avoir Ă son sommet le droit sacrĂ© et armĂ©, sacrĂ© par la justice, armĂ© de la libertĂ©. Dans ce qui vient dâĂȘtre dit, le mot force nâa pas Ă©tĂ© prononcĂ©. La force existe pourtant ; mais elle nâexiste pas hors du droit ; elle existe dans le droit. Qui dit droit dit force. Quây a-t-il donc hors du droit ? La violence. Il nây a quâune nĂ©cessitĂ©, la vĂ©ritĂ© ; câest pourquoi il nây a quâune force, le droit. Le succĂšs en dehors de la vĂ©ritĂ© et du droit est une apparence. La courte vue des tyrans sây trompe ; un guet-apens rĂ©ussi leur fait lâeffet dâune victoire, mais cette victoire est pleine de cendre ; le criminel croit que son crime est son complice ; erreur ; son crime est son punisseur ; toujours lâassassin se coupe Ă son couteau ; toujours la trahison trahit le traĂźtre ; les dĂ©linquants, sans quâils sâen doutent, sont tenus au collet par leur forfait, spectre invisible ; jamais une mauvaise action ne vous lĂąche ; et fatalement, par un itinĂ©raire inexorable, aboutissant aux cloaques de sang pour la gloire et aux abĂźmes de boue pour la honte, sans rĂ©mission pour les coupables, les Dix-huit Brumaire conduisent les grands Ă Waterloo et les Deux-DĂ©cembre traĂźnent les petits Ă Sedan. Quand ils dĂ©pouillent et dĂ©couronnent le droit, les hommes de violence et les traĂźtres dâĂ©tat ne savent ce quâils font. II Lâexil, câest la nuditĂ© du droit. Rien de plus terrible. Pour qui ? Pour celui qui subit lâexil ? Non, pour celui qui lâinflige. Le supplice se retourne et mord le bourreau. Un rĂȘveur qui se promĂšne seul sur une grĂšve, un dĂ©sert autour dâun songeur, une tĂȘte vieillie et tranquille autour de laquelle tournent des oiseaux de tempĂȘte, Ă©tonnĂ©s, lâassiduitĂ© dâun philosophe au lever rassurant du matin, Dieu pris Ă tĂ©moin de temps en temps en prĂ©sence des rochers et des arbres, un roseau qui non seulement pense, mais mĂ©dite, des cheveux qui de noirs deviennent gris et de gris deviennent blancs dans la solitude, un homme qui se sent de plus en plus devenir une ombre, le long passage des annĂ©es sur celui qui est absent, mais qui nâest pas mort, la gravitĂ© de ce dĂ©shĂ©ritĂ©, la nostalgie de cet innocent, rien de plus redoutable pour les malfaiteurs couronnĂ©s. Quoi que fassent les tout-puissants momentanĂ©s, lâĂ©ternel fond leur rĂ©siste. Ils nâont que la surface de la certitude, le dessous appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et aprĂšs ? Vous pouvez arracher un arbre de ses racines, vous nâarracherez pas le jour du ciel. Demain, lâaurore. Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs ; ils sont logiques, parfaits, abominables. Ils font tout ce quâils peuvent pour anĂ©antir le proscrit. Parviennent-ils Ă leur but ? rĂ©ussissent-ils ? sans doute. Un homme tellement ruinĂ© quâil nâa plus que son honneur, tellement dĂ©pouillĂ© quâil nâa plus que sa conscience, tellement isolĂ© quâil nâa plus prĂšs de lui que lâĂ©quitĂ©, tellement reniĂ© quâil nâa plus avec lui que la vĂ©ritĂ©, tellement jetĂ© aux tĂ©nĂšbres quâil ne lui reste plus que le soleil, voilĂ ce que câest quâun proscrit. III Lâexil nâest pas une chose matĂ©rielle, câest une chose morale. Tous les coins de terre se valent. Angulus ridet. Tout lieu de rĂȘverie est bon, pourvu que le coin soit obscur et que lâhorizon soit vaste. En particulier lâarchipel de la Manche est attrayant ; il nâa pas de peine Ă ressembler Ă la patrie, Ă©tant la France. Jersey et Guernesey sont des morceaux de la Gaule, cassĂ©e au huitiĂšme siĂšcle par la mer. Jersey a eu plus de coquetterie que Guernesey ; elle y a gagnĂ© dâĂȘtre plus jolie et moins belle. Ă Jersey la forĂȘt sâest faite jardin ; Ă Guernesey le rocher est restĂ© colosse. Plus de grĂące ici, plus de majestĂ© lĂ . Ă Jersey on est en Normandie, Ă Guernesey on est en Bretagne. Un bouquet grand comme la ville de Londres, câest Jersey. Tout y est parfum, rayon, sourire ; ce qui nâempĂȘche pas les visites de la tempĂȘte. Celui qui Ă©crit ces pages a quelque part qualifiĂ© Jersey une idylle en pleine mer ». Aux temps paĂŻens, Jersey a Ă©tĂ© plus romaine et Guernesey plus celtique ; on sent Ă Jersey Jupiter et Ă Guernesey TeutatĂšs. Ă Guernesey, la fĂ©rocitĂ© a disparu, mais la sauvagerie est restĂ©e. Ă Guernesey, ce qui fut jadis druidique est maintenant huguenot ; ce nâest plus Moloch, mais câest Calvin ; lâĂ©glise est froide, le paysage est prude, la religion a de lâhumeur. Somme toute, deux Ăźles charmantes ; lâune aimable, lâautre revĂȘche. Un jour la reine dâAngleterre, plus que la reine dâAngleterre, la duchesse de Normandie, vĂ©nĂ©rable et sacrĂ©e six jours sur sept, fit une visite, avec salves, fumĂ©e, vacarme et cĂ©rĂ©monie, Ă Guernesey. CâĂ©tait un dimanche, le seul jour de la semaine qui ne fĂ»t pas Ă elle. La reine, devenue brusquement cette femme », violait le repos du Seigneur. Elle descendit sur le quai au milieu de la foule muette. Pas un front ne se dĂ©couvrit. Un seul homme la salua, le proscrit qui parle ici. Il ne saluait pas une reine ; mais une femme. LâĂźle dĂ©vote fut bourrue. Ce puritanisme a sa grandeur. Guernesey est faite pour ne laisser au proscrit que de bons souvenirs ; mais lâexil existe en dehors du lieu dâexil. Au point de vue intĂ©rieur, on peut dire il nây a pas de bel exil. Lâexil est le pays sĂ©vĂšre ; lĂ tout est renversĂ©, inhabitable, dĂ©moli et gisant, hors le devoir, seul debout, qui, comme un clocher dâĂ©glise dans une ville Ă©croulĂ©e, paraĂźt plus haut de toute cette chute autour de lui. Lâexil est un lieu de chĂątiment. De qui ? Du tyran. Mais le tyran se dĂ©fend. IV Attendez-vous Ă tout, vous qui ĂȘtes proscrit. On vous jette au loin, mais on ne vous lĂąche pas. Le proscripteur est curieux et son regard se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingĂ©nieuses et variĂ©es. Un respectable pasteur protestant sâassied Ă votre foyer, ce protestantisme Ă©marge Ă la caisse Tronsin-Dumersan ; un prince Ă©tranger qui baragouine se prĂ©sente, câest Vidocq qui vient vous voir ; est-ce un vrai prince ? oui ; il est de sang royal, et aussi de la police ; un professeur gravement doctrinaire sâintroduit chez vous, vous le surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous ; vous ĂȘtes hors la loi, câest-Ă -dire hors lâĂ©quitĂ©, hors la raison, hors le respect, hors la vraisemblance ; on se dira autorisĂ© par vous Ă publier vos conversations, et lâon aura soin quâelles soient stupides ; on vous attribuera des paroles que vous nâavez pas dites, des lettres que vous nâavez pas Ă©crites, des actions que vous nâavez pas faites. On vous approche pour mieux choisir la place oĂč lâon vous poignardera ; lâexil est Ă claire-voie ; on y regarde comme dans une fosse aux bĂȘtes ; vous ĂȘtes isolĂ©, et guettĂ©. NâĂ©crivez pas Ă vos amis de France ; il est permis dâouvrir vos lettres ; la cour de cassation y consent ; dĂ©fiez-vous de vos relations de proscrit, elles aboutissent Ă des choses obscures ; cet homme qui vous sourit Ă Jersey vous dĂ©chire Ă Paris ; celui-ci qui vous salue sous son nom vous insulte sous un pseudonyme ; celui-lĂ , Ă Jersey mĂȘme, Ă©crit contre les hommes de lâexil des pages dignes dâĂȘtre offertes aux hommes de lâempire, et auxquelles du reste il rend justice en les dĂ©diant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le. Vous ĂȘtes au lazaret. Si quelquâun dâhonnĂȘte vient vous voir, malheur Ă lui. La frontiĂšre lâattend, et lâempereur est lĂ sous sa forme gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre de vous, et si elles rĂ©sistent, si elles sâindignent, on leur dira ce nâest pas pour votre peau. Le maĂźtre, qui est le traĂźtre, vous entoure de qui bon lui semble ; le prescripteur dispose de la qualitĂ© de proscrit ; il en orne ses agents ; aucune sĂ©curitĂ© ; prenez garde Ă vous ; vous parlez Ă un visage, câest un masque qui entend ; votre exil est hantĂ© par ce spectre, lâespion. Un inconnu, trĂšs mystĂ©rieux, vient vous parler bas Ă lâoreille ; il vous dĂ©clare que, si vous le voulez, il se charge dâassassiner lâempereur ; câest Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. Ă vos banquets de fraternitĂ©, quelquâun dans un coin criera Vive Marat ! vive HĂ©bert ! vive la guillotine ! Avec un peu dâattention vous reconnaĂźtrez la voix de Carlier. Quelquefois lâespion mendie ; lâempereur vous demande lâaumĂŽne par son PiĂ©tri ; vous donnez, il rit ; gaĂźtĂ© de bourreau. Vous payez les dettes dâauberge de cet exilĂ©, câest un agent ; vous payez le voyage de ce fugitif, câest un sbire ; vous passez la rue, vous entendez dire VoilĂ le vrai tyran ! Câest de vous quâon parle ; vous vous retournez ; qui est cet homme ? on vous rĂ©pond câest un proscrit. Point. Câest un fonctionnaire. Il est farouche et payĂ©. Câest un rĂ©publicain signĂ© Maupas. Coco se dĂ©guise en ScĂŠvola. Quant aux inventions, quant aux impostures, quant aux turpitudes, acceptez-les. Ce sont les projectiles de lâempire. Surtout ne rĂ©clamez pas. On rirait. AprĂšs la rĂ©clamation, lâinjure recommencera, la mĂȘme, sans mĂȘme prendre la peine de varier ; Ă quoi bon changer de bave ? celle dâhier est bonne. Lâoutrage continuera, sans relĂąche, tous les jours, avec la tranquillitĂ© infatigable et la conscience satisfaite de la roue qui tourne et de la vĂ©nalitĂ© qui ment. De reprĂ©sailles point ; lâinjure se dĂ©fend par sa bassesse ; la platitude sauve lâinsecte. LâĂ©crasement de zĂ©ro est impossible. Et la calomnie, sĂ»re de lâimpunitĂ©, sâen donne Ă cĆur joie ; elle descend Ă de si niaises indignitĂ©s que lâabaissement de la dĂ©mentir dĂ©passe le dĂ©goĂ»t de lâendurer. Les insulteurs ont pour public les imbĂ©ciles. Cela fait un gros rire. On en vient Ă sâĂ©tonner que vous ne trouviez pas tout naturel dâĂȘtre calomniĂ©. Est-ce que vous nâĂȘtes pas lĂ pour cela ? Ă homme naĂŻf, vous ĂȘtes cible. Tel personnage est de lâacadĂ©mie pour vous avoir insultĂ© ; tel autre a la croix pour le mĂȘme acte de bravoure, lâempereur lâa dĂ©corĂ© sur le champ dâhonneur de la calomnie ; tel autre, qui sâest distinguĂ© aussi par des affronts dâĂ©clat, est nommĂ© prĂ©fet. Vous outrager est lucratif. Il faut bien que les gens vivent. Dame ! pourquoi ĂȘtes-vous exilĂ© ? Soyez raisonnable. Vous ĂȘtes dans votre tort. Qui vous forçait de trouver mauvais le coup dâĂ©tat ? Quelle idĂ©e avez-vous eue de combattre pour le droit ? Quel caprice vous a passĂ© par la tĂȘte de vous rĂ©volter du cĂŽtĂ© de la loi ? Est-ce quâon prend la dĂ©fense du droit et de la loi quand ils nâont plus personne pour eux ? VoilĂ bien les dĂ©magogues ! sâentĂȘter, persĂ©vĂ©rer, persister, câest absurde. Un homme poignarde le droit et assassine la loi. Il est probable quâil a ses raisons. Soyez avec cet homme. Le succĂšs le fait juste. Soyez avec le succĂšs puisque le succĂšs devient le droit. Tout le monde vous en saura grĂ©. Nous ferons votre Ă©loge. Au lieu dâĂȘtre proscrit vous serez sĂ©nateur, et vous nâaurez pas la figure dâun idiot. Osez-vous douter du bon droit de cet homme ? mais vous voyez bien quâil a rĂ©ussi ! Vous voyez bien que les juges qui lâavaient mis en accusation lui prĂȘtent serment ! Vous voyez bien que les prĂȘtres, les soldats, les Ă©vĂȘques, les gĂ©nĂ©raux, sont avec lui ! Vous croyez avoir plus de vertu que tout cela ! vous voulez tenir tĂȘte Ă tout cela ! Allons donc ! Dâun cĂŽtĂ© tout ce qui est respectĂ©, tout ce qui est respectable, tout ce qui est vĂ©nĂ©rĂ©, tout ce qui est vĂ©nĂ©rable, de lâautre, vous ! Câest inepte ; et nous vous bafouons, et nous faisons bien. Mentir contre une brute est permis. Tous les honnĂȘtes gens sont contre vous ; et nous, les calomniateurs, nous sommes avec les honnĂȘtes gens. Voyons, rĂ©flĂ©chissez, rentrez en vous-mĂȘme. Il fallait bien sauver la sociĂ©tĂ©. De qui ? de vous. De quoi ne la menaciez-vous pas ? Plus de guerre, plus dâĂ©chafaud, lâabolition de la peine de mort, lâenseignement gratuit et obligatoire, tout le monde sachant lire ! CâĂ©tait affreux. Et que dâutopies abominables ! la femme de mineure faite majeure, cette moitiĂ© du genre humain admise au suffrage universel, le mariage libĂ©rĂ© par le divorce ; lâenfant pauvre instruit comme lâenfant riche, lâĂ©galitĂ© rĂ©sultant de lâĂ©ducation ; lâimpĂŽt diminuĂ© dâabord et supprimĂ© enfin par la destruction des parasitismes, par la mise en location des Ă©difices nationaux, par lâĂ©gout transformĂ© en engrais, par la rĂ©partition des biens communaux, par le dĂ©frichement des jachĂšres, par lâexploitation de la plus-value sociale ; la vie Ă bon marchĂ©, par lâempoissonnement des fleuves ; plus de classes, plus de frontiĂšres, plus de ligatures, la rĂ©publique dâEurope, lâunitĂ© monĂ©taire continentale, la circulation dĂ©cuplĂ©e dĂ©cuplant la richesse ; que de folies ! il fallait bien se garer de tout cela ! Quoi ! la paix serait faite parmi les hommes, il nây aurait plus dâarmĂ©e, il nây aurait plus de service militaire ! Quoi ! la France serait cultivĂ©e de façon Ă pouvoir nourrir deux cent cinquante millions dâhommes ; il nây aurait plus dâimpĂŽt, la France vivrait de ses rentes ! Quoi ! la femme voterait, lâenfant aurait un droit devant le pĂšre, la mĂšre de famille ne serait plus une sujette et une servante, le mari nâaurait plus le droit de tuer sa femme ! Quoi ! le prĂȘtre ne serait plus le maĂźtre ! Quoi ! il nây aurait plus de batailles, il nây aurait plus de soldats, il nây aurait plus de bourreaux, il nây aurait plus de potences et de guillotines ! mais câest Ă©pouvantable ! il fallait nous sauver. Le prĂ©sident lâa fait ; vive lâempereur ! â Vous lui rĂ©sistez ; nous vous dĂ©chirons ; nous Ă©crivons sur vous des choses quelconques. Nous savons bien que ce que nous disons nâest pas vrai, mais nous protĂ©geons la sociĂ©tĂ©, et la calomnie qui protĂšge la sociĂ©tĂ© est dâutilitĂ© publique. Puisque la magistrature est avec le coup dâĂ©tat, la justice y est aussi ; puisque le clergĂ© est avec le coup dâĂ©tat, la religion y est aussi ; la religion et la justice sont des figures immaculĂ©es et saintes ; la calomnie qui leur est utile participe de lâhonneur quâon leur doit ; câest une fille publique, soit, mais elle sert des vierges. Respectez-la. Ainsi raisonnent les insulteurs. Ce que le proscrit a de mieux Ă faire, câest de penser Ă autre chose. V Puisquâil est au bord de la mer, quâil en profite. Que cette mobilitĂ© sous lâinfini lui donne la sagesse. Quâil mĂ©dite sur lâĂ©meute Ă©ternelle des flots contre le rivage et des impostures contre la vĂ©ritĂ©. Les diatribes sont vainement convulsives. Quâil regarde la vague cracher sur le rocher, et quâil se demande ce que cette salive y gagne et ce que ce granit y perd. Non, pas de rĂ©volte contre lâinjure, pas de dĂ©pense dâĂ©motion, pas de reprĂ©sailles, ayez une tranquillitĂ© sĂ©vĂšre. La roche ruisselle, mais ne bouge pas. Parfois elle brille du ruissellement. La calomnie finit par ĂȘtre un lustre. Ă un ruban dâargent sur la rose, on reconnaĂźt que la chenille a passĂ©. Le crachat au front du Christ, quoi de plus beau ! Un prĂȘtre, un certain SĂ©gur, a appelĂ© Garibaldi poltron. Et, en verve de mĂ©taphore, il ajoute Comme la lune. â Garibaldi poltron comme la lune ! Ceci plaĂźt Ă la pensĂ©e. Et il en dĂ©coule des consĂ©quences. Achille est lĂąche, donc Thersite est brave ; Voltaire est stupide, donc SĂ©gur est profond. Que le proscrit fasse son devoir, et quâil laisse la diatribe faire sa besogne. Que le proscrit traquĂ©, trahi, huĂ©, aboyĂ©, mordu, se taise. Câest grand le silence. Aussi bien vouloir Ă©teindre lâinjure, câest lâattiser. Tout ce que lâon jette Ă la calomnie lui est combustible. Elle emploie Ă son mĂ©tier sa propre honte. La contredire, câest la satisfaire. Au fond, la calomnie estime profondĂ©ment le calomniĂ©. Câest elle qui souffre ; elle meurt du dĂ©dain. Elle aspire Ă lâhonneur dâun dĂ©menti. Ne le lui accordez pas. Ătre souffletĂ©e lui prouverait quâon lâaperçoit. Elle montrerait sa joue toute chaude en disant Donc jâexiste ! VI Dâailleurs, pourquoi et de quoi les proscrits se plaindraient-ils ? Regardez toute lâhistoire. Les grands hommes sont encore plus insultĂ©s quâeux. Lâoutrage est une vieille habitude humaine ; jeter des pierres plaĂźt aux mains fainĂ©antes ; malheur Ă tout ce qui dĂ©passe le niveau ; les sommets ont la propriĂ©tĂ© de faire venir dâen haut la foudre et dâen bas la lapidation. Câest presque leur faute ; pourquoi sont-ils des sommets ? Ils attirent le regard et lâaffront. Ce passant, lâenvieux, nâest jamais absent de la rue et a pour fonction la haine ; et toujours on le rencontre, petit et furieux, dans lâombre des hauts Ă©difices. Les spĂ©cialistes auraient des Ă©tudes Ă faire dans la recherche des causes dâinsomnie des grands hommes. HomĂšre dort, bonus dormitat ; ce sommeil est piquĂ© par ZoĂŻle. Eschyle sent sur sa peau la cuisson dâEupolis et de Cratinus ; ces infiniment petits abondent ; Virgile a sur lui MĆvius ; Horace, Licilius ; JuvĂ©nal, Codrus ; Dante a Cecchi ; Shakespeare a Green ; Rotrou a ScudĂ©ri, et Corneille a lâacadĂ©mie ; MoliĂšre a Donneau de VisĂ©, Montesquieu a Desfontaines, Buffon a Labeaumelle, Jean-Jacques a Palissot, Diderot a Nonotte, Voltaire a FrĂ©ron. La gloire, lit dorĂ© oĂč il y a des punaises. Lâexil nâest pas la gloire, mais il a avec la gloire cette ressemblance, la vermine. LâadversitĂ© nâest pas une chose quâon laisse tranquille. Voir le sommeil du juste banni dĂ©plaĂźt aux ramasseurs de miettes sous les tables de NĂ©ron ou de TibĂšre. Comment, il dort ! il est donc heureux ! mordons-le ! Un homme terrassĂ©, gisant, balayĂ© dehors ce qui est tout simple ; quand Vitellius est lâidole, JuvĂ©nal est lâordure, un expulsĂ©, un dĂ©shĂ©ritĂ©, un vaincu, on est jaloux de cela. Chose bizarre, les proscrits ont des envieux. Cela se comprendrait des hautes vertus enviant les hautes infortunes, de Caton enviant RĂ©gulus, de ThrasĂ©as enviant Brutus, de Rabbe enviant BarbĂšs. Mais point. Ce sont les vils qui se mĂȘlent dâĂȘtre jaloux des altiers ; ce qui est importunĂ© par la fiĂšre protestation du vaincu, câest la nullitĂ© plate et vaine. Gustave Planche jalouse Louis Blanc, Baculard jalouse Milton, et Jocrisse jalouse Eschyle. Lâinsulteur antique ne suivait que le char du vainqueur, lâinsulteur actuel suit la claie du vaincu. Le vaincu saigne. Les insulteurs ajoutent leur boue Ă ce sang. Soit. Quâils aient cette joie. Cette joie paraĂźt dâautant plus rĂ©elle quâelle nâest point haĂŻe du maĂźtre et quâelle est habituellement payĂ©e. Les fonds secrets sâĂ©panouissent en outrages publics. Les despotes, dans leur guerre aux proscrits, ont deux auxiliaires ; premiĂšrement, lâenvie, deuxiĂšmement, la corruption. Quand on dit ce que câest que lâexil, il faut entrer un peu dans le dĂ©tail. Lâindication de certains rongeurs spĂ©ciaux fait partie du sujet, et nous avons dĂ» pĂ©nĂ©trer dans cette entomologie. VII Tels sont les petits cĂŽtĂ©s de lâexil, voici les grands Songer, penser, souffrir. Ătre seul et sentir quâon est avec tous ; exĂ©crer le succĂšs du mal, mais plaindre le bonheur du mĂ©chant ; sâaffermir comme citoyen et se purifier comme philosophe ; ĂȘtre pauvre, et rĂ©parer sa ruine avec son travail ; mĂ©diter et prĂ©mĂ©diter, mĂ©diter le bien et prĂ©mĂ©diter le mieux ; nâavoir dâautre colĂšre que la colĂšre publique, ignorer la haine personnelle ; respirer le vaste air vivant des solitudes, sâabsorber dans la grande rĂȘverie absolue ; regarder ce qui est en haut sans perdre de vue ce qui est en bas ; ne jamais pousser la contemplation de lâidĂ©al jusquâĂ lâoubli du tyran ; constater en soi le magnifique mĂ©lange de lâindignation qui sâaccroĂźt et de lâapaisement qui augmente ; avoir deux Ăąmes, son Ăąme et la patrie. Une chose est douce, câest la pitiĂ© dâavance ; tenir la clĂ©mence prĂȘte pour le coupable quand il sera terrassĂ© et agenouillĂ© ; se dire quâon ne repoussera jamais des mains jointes. On sent une joie auguste Ă faire aux vaincus de lâavenir, quels quâils soient, et aux fugitifs inconnus une promesse dâhospitalitĂ©. La colĂšre dĂ©sarme devant lâennemi accablĂ©. Celui qui Ă©crit ces lignes a habituĂ© ses compagnons dâexil Ă lui entendre dire â Si jamais, le lendemain dâune rĂ©volution, Bonaparte en fuite frappe Ă ma porte et me demande asile, pas un cheveu ne tombera de sa tĂȘte. Ces mĂ©ditations, compliquĂ©es de tous les dĂ©chaĂźnements de lâadversitĂ©, plaisent Ă la conscience du proscrit. Elles ne lâempĂȘchent pas de faire son devoir. Loin de lĂ . Elles lây encouragent. Sois dâautant plus sĂ©vĂšre aujourdâhui que tu seras plus compatissant demain ; foudroie le puissant en attendant que tu secoures le suppliant. Plus tard, tu ne mettras Ă ton amnistie quâune condition, le repentir. Aujourdâhui tu as affaire au crime heureux. Frappe. Creuser le prĂ©cipice Ă lâennemi vainqueur, prĂ©parer lâasile Ă lâennemi vaincu, combattre avec lâespoir de pouvoir pardonner, câest lĂ le grand effort et le grand rĂȘve de lâexil. Ajoutez Ă cela le dĂ©vouement Ă la souffrance universelle. Le proscrit a ce contentement magnanime de ne pas ĂȘtre inutile. BlessĂ© lui-mĂȘme, saignant lui-mĂȘme, il sâoublie, et il panse de son mieux la plaie humaine. On croit quâil fait des songes ; non ; il cherche la rĂ©alitĂ©. Disons plus, il la trouve. Il rĂŽde dans le dĂ©sert et il songe aux villes, aux tumultes, aux fourmillements, aux misĂšres, Ă tout ce qui travaille, Ă la pensĂ©e, Ă la charrue, Ă lâaiguille aux doigts rouges de lâouvriĂšre sans feu dans la mansarde, au mal qui pousse lĂ oĂč lâon ne sĂšme pas le bien, au chĂŽmage du pĂšre, Ă lâignorance de lâenfant, Ă la croissance des mauvaises herbes dans les cerveaux laissĂ©s incultes, aux rues le soir, aux pĂąles rĂ©verbĂšres, aux offres que la faim peut faire aux passants, aux extrĂ©mitĂ©s sociales, Ă la triste fille qui se prostitue, hommes, par notre faute. Sondages douloureux et utiles. Couvez le problĂšme, la solution Ă©clora. Il rĂȘve sans relĂąche. Ses pas le long de la mer ne sont point perdus. Il fraternise avec cette puissance, lâabĂźme. Il regarde lâinfini, il Ă©coute lâignorĂ©. La grande voix sombre lui parle. Toute la nature en foule sâoffre Ă ce solitaire. Les analogies sĂ©vĂšres lâenseignent et le conseillent. Fatal, persĂ©cutĂ©, pensif, il a devant lui les nuĂ©es, les souffles, les aigles ; il constate que sa destinĂ©e est tonnante et noire comme les nuĂ©es, que ses persĂ©cuteurs sont vains comme les souffles, et que son Ăąme est libre comme les aigles. Un exilĂ© est un bienveillant. Il aime les roses, les nids, le va-et-vient des papillons. LâĂ©tĂ© il sâĂ©panouit dans la douce joie des ĂȘtres ; il a une foi inĂ©branlable dans la bontĂ© secrĂšte et infinie, Ă©tant puĂ©ril au point de croire en Dieu ; il fait du printemps sa maison ; les entrelacements des branches, pleins de charmants antres verts, sont la demeure de son esprit ; il vit en avril, il habite florĂ©al ; il regarde les jardins et les prairies, Ă©motion profonde ; il guette les mystĂšres dâune touffe de gazon ; il Ă©tudie ces rĂ©publiques, les fourmis et les abeilles ; il compare les mĂ©lodies diverses joutant pour lâoreille dâun Virgile invisible dans la gĂ©orgique des bois ; il est souvent attendri jusquâaux larmes parce que la nature est belle ; la sauvagerie des halliers lâattire, et il en sort doucement effarĂ© ; les attitudes des rochers lâoccupent ; il voit Ă travers sa rĂȘverie les petites filles de trois ans courir sur la grĂšve, leurs pieds nus dans la mer, leurs jupes retroussĂ©es Ă deux bras, montrant Ă la fĂ©conditĂ© immense leur ventre innocent ; lâhiver, il Ă©miette du pain sur la neige pour les oiseaux. De temps en temps on lui Ă©crit Vous savez, telle pĂ©nalitĂ© est abolie ; vous savez, telle tĂȘte ne sera pas coupĂ©e. Et il lĂšve les mains au ciel. VIII Contre cet homme dangereux les gouvernements se prĂȘtent main-forte. Ils sâaccordent rĂ©ciproquement entre eux la persĂ©cution des proscrits, les internements, les expulsions, quelquefois les extraditions. Les extraditions ! oui, les extraditions. Il en fut question Ă Jersey, en 1855. Les exilĂ©s purent voir, le 18 octobre, amarrĂ© au quai de Saint-HĂ©lier, un navire de la marine impĂ©riale, lâAriel, qui venait les chercher ; Victoria offrait les proscrits Ă NapolĂ©on ; dâun trĂŽne Ă lâautre on se fait de ces politesses. Le cadeau nâeut pas lieu. La presse royaliste anglaise applaudissait ; mais le peuple de Londres le prenait mal. Il se mit Ă gronder. Ce peuple est ainsi fait ; son gouvernement peut ĂȘtre caniche, lui il est dogue. Le dogue, câest un lion dans un chien ; la majestĂ© dans la probitĂ©, câest le peuple anglais. Ce bon et fier peuple montra les dents ; Palmerston et Bonaparte durent se contenter de lâexpulsion. Les proscrits sâĂ©murent mĂ©diocrement. Ils reçurent avec un sourire la signification officielle, un peu baragouinĂ©e. Soit, dirent les proscrits. Expioulcheune. Cette prononciation les satisfit. Ă cette Ă©poque, si les gouvernements Ă©taient de connivence avec le prescripteur, on sentait entre les proscrits et les peuples une complicitĂ© superbe. Cette solidaritĂ©, dâoĂč rĂ©sultera lâavenir, se manifestait sous toutes les formes, et lâon en trouvera les marques Ă chacune des pages de ce livre. Elle Ă©clatait Ă lâoccasion dâun passant quelconque, dâun homme isolĂ©, dâun voyageur reconnu sur une route ; faits imperceptibles sans doute, et de peu dâimportance, mais significatifs. En voici un qui mĂ©rite peut-ĂȘtre quâon sâen souvienne. IX En lâĂ©tĂ© de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le maximum de gloire possible Ă un crime. Il Ă©tait sur le sommet de sa montagne, car on arrive en haut de la honte ; rien ne lui faisait plus obstacle ; il Ă©tait infĂąme et suprĂȘme ; pas de victoire plus complĂšte, car il semblait avoir vaincu les consciences. MajestĂ©s et altesses, tout Ă©tait Ă ses pieds ou dans ses bras ; Windsor, le Kremlin, SchĆnbrunn et Potsdam se donnaient rendez-vous aux Tuileries ; on avait tout, la gloire politique, M. Rouher ; la gloire militaire, M. Bazaine ; et la gloire littĂ©raire, M. Nisard ; on Ă©tait acceptĂ© par de grands caractĂšres, tels que MM. Vieillard et MĂ©rimĂ©e ; le Deux-DĂ©cembre avait pour lui la durĂ©e, les quinze annĂ©es de Tacite, grande mortalis Ćvi spatium ; lâempire Ă©tait en plein triomphe et en plein midi, sâĂ©talant. On se moquait dâHomĂšre sur les théùtres et de Shakespeare Ă lâacadĂ©mie. Les professeurs dâhistoire affirmaient que LĂ©onidas et Guillaume Tell nâavaient jamais existĂ© ; tout Ă©tait en harmonie ; rien ne dĂ©tonnait, et il y avait accord entre la platitude des idĂ©es et la soumission des hommes ; la bassesse des doctrines Ă©tait Ă©gale Ă la fiertĂ© des personnages ; lâavilissement faisait loi ; une sorte dâAnglo-France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria, composĂ©e de libertĂ© selon Palmerston et dâempire selon Troplong ; plus quâune alliance, presque un baiser. Le grand juge dâAngleterre rendait des arrĂȘts de complaisance ; le gouvernement britannique se dĂ©clarait le serviteur du gouvernement impĂ©rial, et, comme on vient de le voir, lui prouvait sa subordination par des expulsions, des procĂšs, des menaces dâalien-bill, et de petites persĂ©cutions, format anglais. Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait lâAngleterre, mais elle rĂ©gnait ; la France esclave, lâAngleterre domestique, telle Ă©tait la situation. Quant Ă lâavenir, il Ă©tait masquĂ©. Mais le prĂ©sent Ă©tait de lâopprobre Ă visage dĂ©couvert, et, de lâaveu de tous, câĂ©tait magnifique. Ă Paris, lâexposition universelle resplendissait et Ă©blouissait lâEurope ; il y avait lĂ des merveilles ; entre autres, sur un piĂ©destal, le canon Krupp, et lâempereur des français fĂ©licitait le roi de Prusse. CâĂ©tait le grand moment prospĂšre. Jamais les proscrits nâavaient Ă©tĂ© plus mal vus. Dans certains journaux anglais, on les appelait les rebelles ». Dans ce mĂȘme Ă©tĂ©, un jour du mois de juillet, un passager faisait la traversĂ©e de Guernesey Ă Southampton. Ce passager Ă©tait un de ces rebelles » dont on vient de parler. Il Ă©tait reprĂ©sentant du peuple en 1851 et avait Ă©tĂ© exilĂ© le 2 dĂ©cembre. Ce passager, dont le nom est inutile Ă dire ici, car il nâa Ă©tĂ© que lâoccasion du fait que nous allons raconter, sâĂ©tait embarquĂ© le matin mĂȘme, Ă Saint-Pierre-Port, sur le bateau-poste Normandy. La traversĂ©e de Guernesey Ă Southampton est de sept ou huit heures. CâĂ©tait lâĂ©poque oĂč le khĂ©dive, aprĂšs avoir saluĂ© NapolĂ©on, venait saluer Victoria, et, ce jour-lĂ mĂȘme, la reine dâAngleterre offrait au vice-roi dâĂgypte le spectacle de la flotte anglaise dans la rade de Sheerness, voisine de Southampton. Le passager dont nous venons de parler Ă©tait un homme Ă cheveux blancs, silencieux, attentif Ă la mer. Il se tenait debout prĂšs du timonier. Le Normandy avait quittĂ© Guernesey Ă dix heures du matin ; il Ă©tait environ trois heures de lâaprĂšs-midi ; on approchait des Needles, qui marquent lâextrĂ©mitĂ© sud de lâĂźle de Wight ; on apercevait cette haute architecture sauvage de la mer et ces colossales pointes de craie qui sortent de lâocĂ©an comme les clochers dâune prodigieuse cathĂ©drale engloutie ; on allait entrer dans la riviĂšre de Southampton ; le timonier commençait Ă manĆuvrer Ă bĂąbord. Le passager regardait lâapproche des Aiguilles, quand tout Ă coup il sâentendit appeler par son nom ; il se retourna ; il avait devant lui le capitaine du navire. Ce capitaine Ă©tait Ă peu prĂšs du mĂȘme Ăąge que lui ; il se nommait Harvey ; il avait de robustes Ă©paules, dâĂ©pais favoris blancs, la face hĂąlĂ©e et fiĂšre, lâĆil gai. â Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous dĂ©siriez voir la flotte anglaise ? Le passager nâavait pas exprimĂ© ce vĆu, mais il avait entendu des femmes tĂ©moigner vivement ce dĂ©sir autour de lui. Il se borna Ă rĂ©pondre â Mais, capitaine, ce nâest pas votre itinĂ©raire. Le capitaine reprit â Ce sera mon itinĂ©raire si vous le voulez. Le passager eut un mouvement de surprise. â Changer votre route ? â Oui. â Pour mâĂȘtre agrĂ©able ? â Oui. â Un vaisseau français ne ferait pas cela pour moi ! â Ce quâun vaisseau français ne ferait pas pour vous, dit le capitaine, un vaisseau anglais le fera. Et il reprit â Seulement, pour ma responsabilitĂ© devant mes chefs, Ă©crivez-moi sur mon livre votre volontĂ©. Et il prĂ©senta son livre de bord au passager, qui Ă©crivit sous sa dictĂ©e Je dĂ©sire voir la flotte anglaise », et signa. Un moment aprĂšs, le steamer obliquait Ă tribord, laissait Ă gauche les Aiguilles et la riviĂšre de Southampton et entrait dans la rade de Sheerness. Le spectacle Ă©tait beau en effet. Toutes les batteries mĂȘlaient leurs fumĂ©es et leurs tonnerres ; les silhouettes des massifs navires cuirassĂ©s sâĂ©chelonnaient les unes derriĂšre les autres dans une brume rougeĂątre, vaste pĂȘle-mĂȘle de mĂątures apparues et disparues ; le Normandy passait au milieu de ces hautes ombres, saluĂ© par les hurrahs ; cette course Ă travers la flotte anglaise dura plus de deux heures. Vers sept heures, quand le Normandy arriva Ă Southampton, il Ă©tait pavoisĂ©. Un des amis du capitaine Harvey, M. Rascol, directeur du Courrier de lâEurope, lâattendait sur le port ; il sâĂ©tonna du navire pavoisĂ©. â Pour qui donc avez-vous pavoisĂ©, capitaine ? Pour le khĂ©dive ? Le capitaine rĂ©pondit â Pour le proscrit. Pour le proscrit. Traduisez Pour la France. Nous nâaurions pas racontĂ© ce fait, sâil nâempruntait une grandeur singuliĂšre Ă la fin du capitaine Harvey. Cette fin, la voici. Trois ans aprĂšs cette revue de Sheerness, trĂšs peu de temps aprĂšs avoir remis Ă son passager de juillet 1867 une adresse des marins de la Manche, dans la nuit du 17 mars 1870, le capitaine Harvey faisait son trajet habituel de Southampton Ă Guernesey. Une brume couvrait la mer. Le capitaine Harvey Ă©tait debout sur la passerelle du steamer, et manĆuvrait avec prĂ©caution, Ă cause de la nuit et du brouillard. Les passagers dormaient. Le Normandy Ă©tait un trĂšs grand navire, le plus beau peut-ĂȘtre des bateaux-poste de la Manche, six cents tonneaux, deux cent vingt pieds anglais de long, vingt-cinq de large ; il Ă©tait jeune », comme disent les marins, il nâavait pas sept ans. Il avait Ă©tĂ© construit en 1863. Le brouillard sâĂ©paississait, on Ă©tait sorti de la riviĂšre de Southampton, on Ă©tait en pleine mer, Ă environ quinze milles au delĂ des Aiguilles. Le packet avançait lentement. Il Ă©tait quatre heures du matin. LâobscuritĂ© Ă©tait absolue, une sorte de plafond bas enveloppait le steamer, on distinguait Ă peine la pointe des mĂąts. Rien de terrible comme ces navires aveugles qui vont dans la nuit. Tout Ă coup dans la brume une noirceur surgit ; fantĂŽme et montagne, un promontoire dâombre courant dans lâĂ©cume et trouant les tĂ©nĂšbres. CâĂ©tait la Mary, grand steamer Ă hĂ©lice, venant dâOdessa, allant Ă Grimsby, avec un chargement de cinq cents tonnes de blĂ© ; vitesse Ă©norme, poids immense. La Mary courait droit sur le Normandy. Nul moyen dâĂ©viter lâabordage, tant ces spectres de navires dans le brouillard se dressent vite. Ce sont des rencontres sans approche. Avant quâon ait achevĂ© de les voir, on est mort. La Mary, lancĂ©e Ă toute vapeur, prit le Normandy par le travers, et lâĂ©ventra. Du choc, elle-mĂȘme, avariĂ©e, sâarrĂȘta. Il y avait sur le Normandy vingt-huit hommes dâĂ©quipage, une femme de service, la stuartess, et trente et un passagers, dont douze femmes. La secousse fut effroyable. En un instant, tous furent sur le pont, hommes, femmes, enfants, demi-nus, courant, criant, pleurant. Lâeau entrait furieuse. La fournaise de la machine, atteinte par le flot, rĂąlait. Le navire nâavait pas de cloisons Ă©tanches ; les ceintures de sauvetage manquaient. Le capitaine Harvey, droit sur la passerelle de commandement, cria â Silence tous, et attention ! Les canots Ă la mer. Les femmes dâabord, les passagers ensuite. LâĂ©quipage aprĂšs. Il y a soixante personnes Ă sauver. On Ă©tait soixante et un. Mais il sâoubliait. On dĂ©tacha les embarcations Tous sây prĂ©cipitaient. Cette hĂąte pouvait faire chavirer les canots. Ockleford, le lieutenant, et les trois contre-maĂźtres, Goodwin, Bennett et West, continrent cette foule Ă©perdue dâhorreur. Dormir, et tout Ă coup, et tout de suite, mourir, câest affreux. Cependant, au-dessus des cris et des bruits, on entendait la voix grave du capitaine, et ce bref dialogue sâĂ©changeait dans les tĂ©nĂšbres â MĂ©canicien Locks ? â Capitaine ? â Comment est le fourneau ? â NoyĂ©. â Le feu ? â Ăteint. â La machine ? â Morte. Le capitaine cria â Lieutenant Ockleford ? Le lieutenant rĂ©pondit â PrĂ©sent. Le capitaine reprit â Combien avons-nous de minutes ? â Vingt. â Cela suffit, dit le capitaine. Que chacun sâembarque Ă son tour. Lieutenant Ockleford, avez-vous vos pistolets ? â Oui, capitaine. â BrĂ»lez la cervelle Ă tout homme qui voudrait passer avant une femme. Tous se turent. Personne ne rĂ©sista ; cette foule sentant au-dessus dâelle cette grande Ăąme. La Mary, de son cĂŽtĂ©, avait mis ses embarcations Ă la mer, et venait au secours de ce naufrage quâelle avait fait. Le sauvetage sâopĂ©ra avec ordre et presque sans lutte. Il y avait, comme toujours, de tristes Ă©goĂŻsmes ; il y eut aussi de pathĂ©tiques dĂ©vouements[1]. Harvey, impassible Ă son poste de capitaine, commandait, dominait, dirigeait, sâoccupait de tout et de tous, gouvernait avec calme cette angoisse, et semblait donner des ordres Ă la catastrophe. On eĂ»t dit que le naufrage lui obĂ©issait. Ă un certain moment il cria â Sauvez ClĂ©ment. ClĂ©ment, câĂ©tait le mousse. Un enfant. Le navire dĂ©croissait lentement dans lâeau profonde. On hĂątait le plus possible le va-et-vient des embarcations entre le Normandy et la Mary. â Faites vite, criait le capitaine. Ă la vingtiĂšme minute le steamer sombra. Lâavant plongea dâabord, puis lâarriĂšre. Le capitaine Harvey, debout sur la passerelle, ne fit pas un geste, ne dit pas un mot, et entra immobile dans lâabĂźme. On vit, Ă travers la brume sinistre, cette statue noire sâenfoncer dans la mer. Ainsi finit le capitaine Harvey. Quâil reçoive ici lâadieu du proscrit. Pas un marin de la Manche ne lâĂ©galait. AprĂšs sâĂȘtre imposĂ© toute sa vie le devoir dâĂȘtre un homme, il usa en mourant du droit dâĂȘtre un hĂ©ros. X Est-ce que le proscrit liait le prescripteur ? Non. Il le combat ; câest tout. Ă outrance ? oui. Comme ennemi public toujours, jamais comme ennemi personnel. La colĂšre de lâhonnĂȘte homme ne va pas au delĂ du nĂ©cessaire. Le proscrit exĂšcre le tyran et ignore la personne du proscripteur. Sâil la connaĂźt, il ne lâattaque que dans la proportion du devoir. Au besoin le proscrit rend justice au proscripteur ; si le proscripteur, par exemple, est dans une certaine mesure Ă©crivain et a une littĂ©rature suffisante, le proscrit en convient volontiers. Il est incontestable, soit dit en passant, que NapolĂ©on III eĂ»t Ă©tĂ© un acadĂ©micien convenable ; lâacadĂ©mie sous lâempire avait, par politesse sans doute, suffisamment abaissĂ© son niveau pour que lâempereur pĂ»t en ĂȘtre ; lâempereur eĂ»t pu se croire lĂ parmi ses pairs littĂ©raires, et sa majestĂ© nâeĂ»t aucunement dĂ©parĂ© celle des quarante. Ă lâĂ©poque oĂč lâon annonçait la candidature de lâempereur Ă un fauteuil vacant, un acadĂ©micien de notre connaissance, voulant rendre Ă la fois justice Ă lâhistorien de CĂ©sar et Ă lâhomme de DĂ©cembre, avait dâavance rĂ©digĂ© ainsi son bulletin de vote Je vote pour lâadmission de M. Louis Bonaparte Ă lâacadĂ©mie et au bagne. On le voit, toutes les concessions possibles, le proscrit les fait. Il nâest absolu quâau point de vue des principes. LĂ son inflexibilitĂ© commence. LĂ il cesse dâĂȘtre ce que dans le jargon politique on nomme un homme pratique ». De lĂ ses rĂ©signations Ă tout, aux violences, aux injures, Ă la ruine, Ă lâexil. Que voulez-vous quâil y fasse ? Il a dans la bouche la vĂ©ritĂ© qui, au besoin, parlerait malgrĂ© lui. Parler par elle et pour elle, câest lĂ son fier bonheur. Le vrai a deux noms ; les philosophes lâappellent lâidĂ©al, les hommes dâĂ©tat lâappellent le chimĂ©rique. Les hommes dâĂ©tat ont-ils raison ? Nous ne le pensons pas. Ă les entendre, tous les conseils que peut donner un proscrit sont chimĂ©riques ». En admettant, disent-ils, que ces conseils aient pour eux la vĂ©ritĂ©, ils ont contre eux la rĂ©alitĂ©. Examinons. Le proscrit est un homme chimĂ©rique. Soit. Câest un voyant aveugle ; voyant du cĂŽtĂ© de lâabsolu, aveugle du cĂŽtĂ© du relatif. Il fait de bonne philosophie et de mauvaise politique. Si on lâĂ©coutait, on irait aux abĂźmes. Ses conseils sont des conseils dâhonnĂȘtetĂ© et de perdition. Les principes lui donnent raison, mais les faits lui donnent tort. Voyons les faits. John Brown est vaincu Ă Harperâs Ferry. Les hommes dâĂ©tat disent Pendez-le. Le proscrit dit Respectez-le. On pend John Brown ; lâUnion se disloque, la guerre du Sud Ă©clate. John Brown Ă©pargnĂ©, câĂ©tait lâAmĂ©rique Ă©pargnĂ©e. Au point de vue du fait, qui a eu raison, les hommes pratiques, ou lâhomme chimĂ©rique ? DeuxiĂšme fait. Maximilien est pris Ă Queretaro. Les hommes pratiques disent Fusillez-le. Lâhomme chimĂ©rique dit Graciez-le. On fusille Maximilien. Cela suffit pour rapetisser une chose immense. LâhĂ©roĂŻque lutte du Mexique perd son suprĂȘme lustre, la clĂ©mence hautaine. Maximilien graciĂ©, câĂ©tait le Mexique dĂ©sormais inviolable, câĂ©tait cette nation, qui avait constatĂ© son indĂ©pendance par la guerre, constatant par la civilisation sa souverainetĂ© ; câĂ©tait, sur le front de ce peuple, aprĂšs le casque, la couronne. Cette fois encore, lâhomme chimĂ©rique voyait juste. TroisiĂšme fait. Isabelle est dĂ©trĂŽnĂ©e. Que va devenir lâEspagne ? rĂ©publique ou monarchie ? Sois monarchie ! disent les hommes dâĂ©tat ! Sois rĂ©publique ! dit le proscrit. Lâhomme chimĂ©rique nâest pas Ă©coutĂ©, les hommes pratiques lâemportent ; lâEspagne se fait monarchie. Elle tombe dâIsabelle en AmĂ©dĂ©e, et dâAmĂ©dĂ©e en Alphonse, en attendant Carlos ; ceci ne regarde que lâEspagne. Mais voici qui regarde le monde cette monarchie en quĂȘte dâun monarque donne prĂ©texte Ă Hohenzollern ; de lĂ lâembuscade de la Prusse, de lĂ lâĂ©gorgement de la France, de lĂ Sedan, de lĂ la honte et la nuit. Supposez lâEspagne rĂ©publique, nul prĂ©texte Ă un guet-apens, aucun Hohenzollern possible, pas de catastrophes. Donc le conseil du proscrit Ă©tait sage. Si par hasard on dĂ©couvrait un jour cette chose Ă©trange que la vĂ©ritĂ© nâest pas imbĂ©cile, que lâesprit de compassion et de dĂ©livrance a du bon, que lâhomme fort câest lâhomme droit, et que câest la raison qui a raison ! Aujourdâhui, au milieu des calamitĂ©s, aprĂšs la guerre Ă©trangĂšre, aprĂšs la guerre civile, en prĂ©sence des responsabilitĂ©s encourues de deux cĂŽtĂ©s, le proscrit dâautrefois songe aux proscrits dâaujourdâhui, il se penche sur les exils, il a voulu sauver John Brown, il a voulu sauver Maximilien, il a voulu sauver la France, ce passĂ© lui Ă©claire lâavenir, il voudrait fermer la plaie de la patrie et il demande lâamnistie. Est-ce un aveugle ? est-ce un voyant ? XI En dĂ©cembre 1851, quand celui qui Ă©crit ces lignes arriva chez lâĂ©tranger, la vie eut dâabord quelque duretĂ©. Câest en exil surtout que se fait sentir le res angusta domi. Cette esquisse sommaire de ce que câest que lâexil » ne serait pas complĂšte si ce cĂŽtĂ© matĂ©riel de lâexistence du proscrit nâĂ©tait pas indiquĂ©, en passant, et du reste, avec la sobriĂ©tĂ© convenable. De tout ce que cet exilĂ© avait possĂ©dĂ© il lui restait sept mille cinq cents francs de revenu annuel. Son théùtre, qui lui rapportait soixante mille francs par an, Ă©tait supprimĂ©. La hĂątive vente Ă lâencan de son mobilier avait produit un peu moins de treize mille francs. Il avait neuf personnes Ă nourrir. Il avait Ă pourvoir aux dĂ©placements, aux voyages, aux emmĂ©nagements nouveaux, aux mouvements dâun groupe dont il Ă©tait le centre, Ă tout lâinattendu dâune existence dĂ©sormais arrachĂ©e de terre et maniable Ă tous les vents ; un proscrit, câest un dĂ©racinĂ©. Il fallait conserver la dignitĂ© de la vie et faire en sorte quâautour de lui personne ne souffrĂźt. De lĂ une nĂ©cessitĂ© immĂ©diate de travail. Disons que la premiĂšre maison dâexil, Marine-Terrace, Ă©tait louĂ©e au prix trĂšs modĂ©rĂ© de quinze cents francs par an. Le marchĂ© français Ă©tait fermĂ© Ă ses publications. Ses premiers Ă©diteurs belges imprimĂšrent tous ses livres sans lui rendre aucun compte, entre autres les deux volumes des Ćuvres oratoires. NapolĂ©on le Petit fit seul exception. Quant aux ChĂątiments, ils coĂ»tĂšrent Ă lâauteur deux mille cinq cents francs. Cette somme, confiĂ©e Ă lâĂ©diteur Samuel, nâa jamais Ă©tĂ© remboursĂ©e. Le produit total de toutes les Ă©ditions des ChĂątiments a Ă©tĂ© pendant dix-huit ans confisquĂ© par les Ă©diteurs Ă©trangers. Les journaux royalistes anglais faisaient sonner trĂšs haut lâhospitalitĂ© anglaise, mĂ©langĂ©e, on sâen souvient, dâassauts nocturnes et dâexpulsions, du reste comme lâhospitalitĂ© belge. Ce que lâhospitalitĂ© anglaise avait de complet, câĂ©tait sa tendresse pour les livres des exilĂ©s. Elle rĂ©imprimait ces livres et les publiait et les vendait avec lâempressement le plus cordial au bĂ©nĂ©fice des Ă©diteurs anglais. LâhospitalitĂ© pour le livre allait jusquâĂ oublier lâauteur. La loi anglaise, qui fait partie de lâhospitalitĂ© britannique, permet ce genre dâoubli. Le devoir dâun livre est de laisser mourir de faim lâauteur, tĂ©moin Chatterton, et dâenrichir lâĂ©diteur. Les ChĂątiments en particulier ont Ă©tĂ© vendus et se vendent encore et toujours en Angleterre au profit unique du libraire Jeffs. Le théùtre anglais nâĂ©tait pas moins hospitalier pour les piĂšces françaises que la librairie anglaise pour les livres français. Aucun droit dâauteur nâa jamais Ă©tĂ© payĂ© pour Ruy Blas, jouĂ© plus de deux cents fois en Angleterre. Ce nâest pas sans raison, on le voit, que la presse royaliste-bonapartiste de Londres reprochait aux proscrits dâabuser de lâhospitalitĂ© anglaise. Cette presse a souvent appelĂ© celui qui Ă©crit ces lignes, avare. Elle lâappelait aussi ivrogne », abandonned drinker. Ces dĂ©tails font partie de lâexil. XII Cet exilĂ© ne se plaint de rien. Il a travaillĂ©. Il a reconstruit sa vie pour lui et pour les siens. Tout est bien. Y a-t-il du mĂ©rite Ă ĂȘtre proscrit ? Non. Cela revient Ă demander Y a-t-il du mĂ©rite Ă ĂȘtre honnĂȘte homme ? Un proscrit est un honnĂȘte homme qui persiste dans lâhonnĂȘtetĂ©. VoilĂ tout. Il y a telle Ă©poque oĂč cette persistance est rare. Soit. Cette raretĂ© ĂŽte quelque chose Ă lâĂ©poque, mais nâajoute rien Ă lâhonnĂȘte homme. LâhonnĂȘtetĂ©, comme la virginitĂ©, existe en dehors de lâĂ©loge. Vous ĂȘtes pur parce que vous ĂȘtes pur. Lâhermine nâa aucun mĂ©rite Ă ĂȘtre blanche. Un reprĂ©sentant proscrit pour le peuple fait un acte de probitĂ©. Il a promis, il tient sa promesse. Il la tient au delĂ mĂȘme de la promesse, comme doit faire tout homme scrupuleux. Câest en cela que le mandat impĂ©ratif est inutile ; le mandat impĂ©ratif a le tort de mettre un mot dĂ©gradant sur une chose noble, qui est lâacceptation du devoir ; en outre, il omet lâessentiel, qui est le sacrifice ; le sacrifice, nĂ©cessaire Ă accomplir, impossible Ă imposer. Lâengagement rĂ©ciproque, la main de lâĂ©lu mise dans la main de lâĂ©lecteur, le mandant et le mandataire se donnent mutuellement parole, le mandataire de dĂ©fendre le mandant, le mandant de soutenir le mandataire, deux droits et deux forces mĂȘlĂ©s, telle est la vĂ©ritĂ©. Cela Ă©tant, le reprĂ©sentant doit faire son devoir, et le peuple le sien. Câest la dette de la conscience acquittĂ©e des deux cĂŽtĂ©s. Mais quoi, se dĂ©vouer jusquâĂ lâexil ? Sans doute. Alors câest beau ; non, câest simple. Tout ce quâon peut dire du reprĂ©sentant proscrit, câest quâil nâa pas trompĂ© sur la qualitĂ© de la chose promise. Un mandat est un contrat. Il nây a aucune gloire Ă ne point vendre Ă faux poids. Le reprĂ©sentant honnĂȘte homme exĂ©cute le contrat. Il doit aller, et il va, jusquâau bout de lâhonneur et de la conscience. LĂ il trouve le prĂ©cipice. Soit. Il y tombe. Parfaitement. Y meurt-il ? Non, il y vit. XIII RĂ©sumons-nous. Ce genre dâexistence, lâexil, a, on le voit, une certaine variĂ©tĂ© dâaspects. Câest de cette vie, agitĂ©e si lâon regarde la destinĂ©e, tranquille si lâon regarde lâĂąme, quâa vĂ©cu, de 1851 Ă 1870, du Deux-DĂ©cembre au Quatre-Septembre, lâabsent qui rend aujourdâhui compte Ă son pays de son absence par la publication de ce livre. Cette absence a durĂ© dix-neuf ans et neuf mois. Quâa-t-il fait pendant ces longues annĂ©es ? Il a essayĂ© de ne pas ĂȘtre inutile. La seule belle chose de cette absence, câest que lui, misĂ©rable, les misĂšres sont venues le trouver ; les naufrages ont demandĂ© secours Ă ce naufragĂ©. Non seulement les individus, mais les peuples ; non seulement les peuples, mais les consciences ; non seulement les consciences, mais les vĂ©ritĂ©s. Il lui a Ă©tĂ© donnĂ© de tendre la main du haut de son Ă©cueil Ă lâidĂ©al tombĂ© dans le gouffre ; il lui semblait par moments que lâavenir en dĂ©tresse tĂąchait dâaborder Ă son rocher. QuâĂ©tait-il pourtant ? Peu de chose. Un effort vivant. En prĂ©sence de toutes les mauvaises forces conjurĂ©es et triomphantes, quâest-ce quâune volontĂ© ? Rien, si elle reprĂ©sente lâĂ©goĂŻsme ; tout, si elle reprĂ©sente le droit. La plus inexpugnable des positions rĂ©sulte du plus profond des Ă©croulements ; il suffit que lâhomme Ă©croulĂ© soit un homme juste ; insistons-y, si cet homme a raison, il est bon quâil soit accablĂ©, ruinĂ©, spoliĂ©, expatriĂ©, bafouĂ©, insultĂ©, reniĂ©, calomniĂ© et quâil rĂ©sume en lui toutes les formes de la dĂ©faite et de la faiblesse ; alors il est tout-puissant. Il est indomptable ayant en lui la droiture ; il est invincible ayant pour lui la rĂ©alitĂ©. Quelle force que ceci nâĂȘtre rien ! Nâavoir plus rien Ă soi, nâavoir plus rien sur soi, câest la meilleure condition de combat. Cette absence dâarmure prouve lâinvulnĂ©rable. Pas de situation plus haute que celle-lĂ , ĂȘtre tombĂ© pour la justice. En face de lâempereur se dresse le proscrit. Lâempereur damne, le proscrit condamne. Lâun dispose des codes et des juges ; lâautre dispose des vĂ©ritĂ©s. Oui, il est bon dâĂȘtre tombĂ©. La chute de ce qui a Ă©tĂ© la prospĂ©ritĂ© fait lâautoritĂ© dâun homme ; votre pouvoir et votre richesse sont souvent votre obstacle ; quand cela vous quitte, vous ĂȘtes dĂ©barrassĂ©, et vous vous sentez libre et maĂźtre ; rien ne vous gĂȘne dĂ©sormais ; en vous retirant tout on vous a tout donnĂ© ; tout est permis Ă qui tout est dĂ©fendu ; vous nâĂȘtes plus contraint dâĂȘtre acadĂ©mique et parlementaire ; vous avez la redoutable aisance du vrai, sauvagement superbe. La puissance du proscrit se compose de deux Ă©lĂ©ments ; lâun qui est lâinjustice de sa destinĂ©e, lâautre qui est la justice de sa cause. Ces deux forces contradictoires sâappuient lâune sur lâautre ; situation formidable et qui peut se rĂ©sumer en deux mots Hors la loi, dans le droit. Le tyran qui vous attaque rencontre pour premier adversaire sa propre iniquitĂ©, câest-Ă -dire lui-mĂȘme, et pour deuxiĂšme adversaire votre conscience, câest-Ă -dire Dieu. Combat, certes, inĂ©gal. DĂ©faite certaine du tyran. Allez devant vous, justicier. Ce sont ces rĂ©alitĂ©s que, dans les premiĂšres pages de cette introduction, nous avons essayĂ© dâexprimer en cette ligne Lâexil, câest la nuditĂ© du droit. XIV Câest pourquoi celui qui Ă©crit ceci a Ă©tĂ© pendant ces dix-neuf annĂ©es content et triste ; content de lui-mĂȘme, triste dâautrui ; content de se sentir honnĂȘte, triste du crime Ă extension indĂ©finie qui dâĂąme en Ăąme gagnait la conscience publique et avait fini par sâappeler la satisfaction des intĂ©rĂȘts. Il Ă©tait indignĂ© et accablĂ© de ce malheur national quâon appelait la prospĂ©ritĂ© de lâempire. Les joies dâorgie sont misĂšres. Une prospĂ©ritĂ© qui est la dorure dâun forfait ment et couve une calamitĂ©. LâĆuf du Deux-DĂ©cembre est Sedan. CâĂ©taient lĂ les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs. Il pressentait lâavenir et dĂ©nonçait dans lâĂ©tourdissement des fĂȘtes lâapproche des catastrophes. Il entendait le pas des Ă©vĂ©nements auquel sont sourds les heureux. Les catastrophes sont arrivĂ©es, ayant en elles la double force dâimpulsion qui leur venait de Bonaparte et de Bismarck, dâun guet-apens punissant lâautre. En somme, lâempire est tombĂ© et la France se relĂšvera. Dix milliards et deux provinces, câest notre rançon. Câest cher, et nous avons droit au remboursement. En attendant, soyons calmes ; lâempire de moins, câest lâhonneur de plus. La situation actuelle est bonne. Mieux vaut la France mutilĂ©e par une voie de fait quâamoindrie par un dĂ©shonneur. Câest la diffĂ©rence dâune plaie Ă un virus. On guĂ©rit de la plaie, on meurt de la peste. La France eĂ»t agonisĂ© par lâempire. La honte bue, câest la France morte. Aujourdâhui la honte est vomie, la France vivra. Le peuple nâa plus rien en lui que de sain et de robuste, Ă prĂ©sent que le 18 brumaire et le 2 dĂ©cembre sont recrachĂ©s. Dans la solitude oĂč il mĂ©ditait lâavenir, les prĂ©occupations de lâexilĂ© Ă©taient sĂ©vĂšres, mais sereines ; ses dĂ©sespoirs Ă©taient mĂȘlĂ©s dâespĂ©rances. Il avait, on vient de le voir, la mĂ©lancolie du malheur public, et en mĂȘme temps la joie altiĂšre de se sentir proscrit. Lâexil Ă©tait pour cet homme une joie, parce quâil Ă©tait une puissance. Une bulle dit de Luther excommuniĂ©, mais indomptĂ© Stat coram pontifice sicut Satanas coram Jehovah. La comparaison est juste, et le proscrit qui parle ici le reconnaĂźt. Par-dessus le silence fait en France, par-dessus la tribune aplatie, par-dessus la presse bĂąillonnĂ©e, le proscrit, libre comme le Satan du vrai devant le JĂ©hovah du faux, pouvait prendre la parole et la prenait. Il dĂ©fendait le suffrage universel contre le plĂ©biscite, le peuple contre la foule, la gloire contre le reĂźtre, la justice contre le juge, le flambeau contre le bĂ»cher, et Dieu contre le prĂȘtre. De lĂ ce long cri qui remplit ce livre. De toutes parts, nous venons de le dire et dans ce livre on le verra, les dĂ©tresses sâadressaient Ă lui, sachant quâil ne reculait devant aucun devoir. Les opprimĂ©s voyaient en lui lâaccusateur public du crime universel. Il suffit, pour accepter cette mission, dâĂȘtre une Ăąme, et, pour remplir cette fonction, dâĂȘtre une voix. Une Ăąme probe et une voix libre, il a Ă©tĂ© cela. Il entendait des appels Ă lâhorizon, et du fond de son isolement il y rĂ©pondait. Câest lĂ ce quâon va lire. Toutes les persĂ©cutions des maĂźtres se dĂ©chaĂźnaient sur lui, et il y avait, et il y a encore, sur son nom une inexprimable condensation de haine ; mais quâest-ce que cela fait, et quâimporte ? Il nâen a pas moins eu le fier bonheur dâĂȘtre proscrit vingt ans, et de tenir tĂȘte, lui solitaire Ă toutes les multitudes, lui dĂ©sarmĂ© Ă toutes les lĂ©gions, lui rĂȘveur Ă tous les meurtriers, lui banni Ă tous les despotes, lui atome Ă tous les colosses, nâayant en lui que cette seule force, un rayon de lumiĂšre. Cette lumiĂšre, câĂ©tait, nous lâavons dit, le droit, lâĂ©ternel droit. Il remercie Dieu. Pendant tout le temps quâil faut Ă un front de quarante ans pour devenir un front de soixante ans, il a vĂ©cu de cette vie hautaine. Il a Ă©tĂ© lâexpulsĂ©, le traquĂ©, le chassĂ©. Il a Ă©tĂ© abandonnĂ© de tous et nâa abandonnĂ© personne. Il a connu lâexcellence du dĂ©sert ; câest au dĂ©sert quâest lâĂ©cho. LĂ on entend la clameur des peuples. Pendant que les oppresseurs travaillaient au mal sous la fixitĂ© de son regard, il a tĂąchĂ© de travailler au bien. Il a laissĂ© tous les tyrans manier toutes les foudres au-dessus de sa tĂȘte, nâayant, lui, dâautre souci que la calamitĂ© publique. Il a habitĂ© un Ă©cueil, il a rĂȘvĂ©, mĂ©ditĂ©, songĂ©, tranquille sous une nuĂ©e de colĂšre et de menaces ; et il se dĂ©clare satisfait ; car de quoi peut-on se plaindre quand on a eu vingt ans auprĂšs de soi et avec soi, la justice, la raison, la conscience, la vĂ©ritĂ©, le droit, et la mer aux bruits immenses ? Et dans toute cette ombre il a Ă©tĂ© aimĂ©. La haine nâa pas Ă©tĂ© seule sur lui ; un sombre amour rayonnait jusquâĂ sa solitude ; il a senti la profonde chaleur du peuple doux et triste, lâouverture des cĆurs sâest faite de son cĂŽtĂ©, il remercie lâimmense Ăąme humaine. Il a Ă©tĂ© aimĂ© de loin et de prĂšs. Il a eu autour de lui dâintrĂ©pides compagnons dâĂ©preuve, obstinĂ©s au devoir, opiniĂątres au juste et au vrai, combattants indignĂ©s et souriants ; cet illustre Vacquerie, cet admirable Paul Meurice, ce stoĂŻque SchĆlcher, et Ribeyrolles, et Dulac, et Kesler, ces vaillants hommes, et toi, mon Charles, et toi, mon Victor⊠â Je mâarrĂȘte. Laissez-moi me souvenir. XV Il ne finira pas ces pages, pourtant, sans dire que, durant cette longue nuit faite par lâexil, il nâa pas perdu de vue Paris un seul instant. Il le constate, et, lui qui a Ă©tĂ© si longtemps lâhabitant de lâobscuritĂ©, il a le droit de le constater, mĂȘme dans lâassombrissement de lâEurope, mĂȘme dans lâoccultation de la France, Paris ne sâĂ©clipse pas. Cela tient Ă ce que Paris est la frontiĂšre de lâavenir. FrontiĂšre visible de lâinconnu. Toute la quantitĂ© de Demain qui peut ĂȘtre entrevue dans Aujourdâhui. Câest lĂ Paris. Qui cherche des yeux le ProgrĂšs, aperçoit Paris. Il y a des villes noires ; Paris est la ville de lumiĂšre. Le philosophe la distingue au fond de ses songes. XVI Voir vivre cette ville, assister Ă cette grandeur, câest lĂ pour lâesprit une Ă©motion poignante. Aucun milieu nâest plus vaste ; aucune perspective nâest plus inquiĂ©tante et plus sublime. Ceux qui, par les hasards quelconques de la vie, ont quittĂ© la vision de Paris pour la vision de lâocĂ©an, nâont Ă©prouvĂ©, en changeant de spectacle, aucune hausse dâinfini. Dâailleurs, passer de lâhorizon des hommes Ă lâhorizon des choses, cela nâefface rien. Ce rĂȘve en arriĂšre, auquel sâopiniĂątre la mĂ©moire, est flottant comme le nuage, mais plus tenace. Lâespace nâen fait pas ce quâil veut. Le vent en marche jour et nuit, les quatre ouragans qui alternent Ă jamais, les bises, les bourrasques, les rafales, nâemportent pas la silhouette des deux tours jumelles, et ne dispersent pas lâarc de triomphe, le gothique beffroi aux tocsins, et la haute colonnade roulĂ©e autour du dĂŽme souverain ; et, derriĂšre les derniers lointains de lâabĂźme, au-dessus du bouleversement des Ă©cumes et des navires, au milieu des rayons, des nuĂ©es et des souffles, sâĂ©bauche au fond des brumes lâimmense fantĂŽme de la citĂ© immobile. Auguste apparition au banni. Paris, Ă©tant une idĂ©e autant quâune ville, a lâubiquitĂ©. Les parisiens ont Paris, et le monde lâa. On voudrait en sortir quâon ne pourrait ; Paris est respirable. Quiconque vit, mĂȘme sans le connaĂźtre, lâa en soi. Ă plus forte raison ceux qui lâont connu. La distraction sauvage de lâocĂ©an se complique de ce souvenir, Ă©gal aux tempĂȘtes. Quelque orage que fasse la mer, Paris a 93. LâĂ©vocation se fait dâelle-mĂȘme, les toits semblent surgir parmi les flots, la ville se recompose dans toute cette onde, et ce tremblement infini sây ajoute. Dans la cohue des houles on croit entendre bruire la fourmiliĂšre des rues. Charme farouche. On regarde la mer et on voit Paris. Les grandes paix que comportent ces espaces ne contrarient pas ce songe. Les vastes oublis qui vous environnent nây font rien ; la pensĂ©e arrive au calme, mais Ă un calme qui admet ce trouble ; lâĂ©paisse enveloppe des tĂ©nĂšbres laisse passer la lueur qui vient de derriĂšre lâhorizon, et qui est Paris. On y pense, donc on le possĂšde. Il se mĂȘle, indistinct, aux diffusions muettes de la mĂ©ditation. Lâapaisement sublime du ciel constellĂ© ne suffit pas Ă dissoudre au fond dâun esprit cette grande figure de la citĂ© suprĂȘme. Ces monuments, cette histoire, ce peuple en travail, ces femmes qui sont des dĂ©esses, ces enfants qui sont des hĂ©ros, ces rĂ©volutions commençant par la colĂšre et finissant par le chef-dâĆuvre, cette toute-puissance sacrĂ©e dâun tourbillon dâintelligences, ces exemples tumultueux, cette vie, cette jeunesse ; tout cela est prĂ©sent Ă lâabsent ; et Paris reste inoubliable, et Paris demeure ineffaçable et insubmersible, mĂȘme pour lâhomme abĂźmĂ© dans lâombre qui passe ses nuits en contemplation devant la sĂ©rĂ©nitĂ© Ă©ternelle, et qui a dans lâĂąme la stupeur profonde des Ă©toiles. Novembre 1875. â Voir aux Notes.
Les grandsclassiques PoĂ©sie Française 1 er site français de poĂ©sie Les Grands classiques Tous les auteurs Victor HUGO Ce que c'est que la mort Ce que c'est que la mort Ne dites pas mourir ; dites naĂźtre. voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes ;On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes ;On tĂąche d'oublier le bas, la fin, l'Ă©cueil,La sombre Ă©galitĂ© du mal et du cercueil ;Quoique le plus petit vaille le plus prospĂšre ;Car tous les hommes sont les fils du mĂȘme pĂšre ;Ils sont la mĂȘme larme et sortent du mĂȘme vit, usant ses jours Ă se remplir d'orgueil ;On marche, on court, on rĂȘve, on souffre, on penche, on tombe,On monte. Quelle est donc cette aube ? C'est la suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnuVous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,Impur, hideux, nouĂ© des mille noeuds funĂšbresDe ses torts, de ses maux honteux, de ses tĂ©nĂšbres ; Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est bĂ©ni, Sans voir la main d'oĂč tombe Ă notre Ăąme mĂ©chante L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent Fondre et vivre ; et, d'extase et d'azur s'emplissant, Tout notre ĂȘtre frĂ©mit de la dĂ©faite Ă©trange Du monstre qui devient dans la lumiĂšre un ange.
Bonjour, je souhaiterai savoir comment victor Hugo percoit la mort, et particuliĂšrement dans ce poĂšme " ce que c'est que la mort". Je dois en rĂ©alitĂ© rĂ©aliser une anthologie poĂ©tique et j'ai choisi le thĂšme de la mort Voici le poĂšme Ne dites pas mourir ; dites naĂźtre. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez ; On est l'homme mauvais que je suis, que vous ĂȘtes ; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fĂȘtes ; On tĂąche d'oublier le bas, la fin, l'Ă©cueil, La sombre Ă©galitĂ© du mal et du cercueil ; Quoique le plus petit vaille le plus prospĂšre ; Car tous les hommes sont les fils du mĂȘme pĂšre ; Ils sont la mĂȘme larme et sortent du mĂȘme oeil. On vit, usant ses jours Ă se remplir d'orgueil ; On marche, on court, on rĂȘve, on souffre, on penche, on tombe, On monte. Quelle est donc cette aube ? C'est la tombe. OĂč suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu, Impur, hideux, nouĂ© des mille noeuds funĂšbres De ses torts, de ses maux honteux, de ses tĂ©nĂšbres ; Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est bĂ©ni, Sans voir la main d'oĂč tombe Ă notre Ăąme mĂ©chante L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent Fondre et vivre ; et, d'extase et d'azur s'emplissant, Tout notre ĂȘtre frĂ©mit de la dĂ©faite Ă©trange Du monstre qui devient dans la lumiĂšre un ange. Merci d'avance !
ce que c est que la mort victor hugo